Un poing c’est tout

 

 

— Bonsoir monsieur, je vais vous casser la gueule.

— Je vous demande pardon ?

Nous sommes rue Masséna, à Lille, dans un de ces fameux bars qui ne s’endort que très tard. La nuit est tombée et Paul vient d’entrer, le geste brusque et le cœur véhément. Il s’adresse au serveur, qui semblait ailleurs. Le bar est encore calme, les lumières bleutées à l’intérieur donnent une profondeur singulière aux quelques visages déjà en place.  

— Je disais que j’allais vous mettre mon poing dans la gueule, laissez-moi juste le temps de passer par-dessus le comptoir. 

— Essayez toujours, mais je ne peux pas vous promettre de réagir en douceur. 

Paul est atteint de nanisme, alors forcément, on a envie de rire à le voir essayer de grimper au-dessus du bar, tout grincheux. Le barman se retient. Paul essaie par deux fois puis abandonne. Il saute sur le tabouret à côté de lui et s’assoit, essoufflé et maladroit. 

 

— Je vous sers quoi ? Demande le barman, impassible, tandis qu’il nettoie ses verres.

— Une pinte. Vous avez quoi en triple ? 

Le serveur appuie son regard, un brin taquin.

— Ça va, je suis peut-être petit mais je sais boire.

Le jet de bière coule dans le gros verre aux hanches arrondies, ses petites bulles amères tourbillonnent comme une pluie d’étoiles dans une galaxie blonde. Le serveur pose la boisson et coupe la mousse. Paul la chope. 

 

— Alors, expliquez-moi cette envie soudaine de me frapper au visage.

— Ma petite amie m’a trompé la nuit dernière, confie-t-il après avoir bu sa première grosse gorgée. Elle est venue boire un coup chez vous, enfin dans ce bar…

— Et ? 

— Et c’est ici qu’elle a rencontré ce mec avec qui elle est repartie ! Elle n’est pas rentrée à la maison, elle a passé la nuit chez lui. Dans son lit ! Si elle n’avait pas bu autant, elle n’aurait jamais fait une chose pareille, alors je considère que c’est votre faute !

— Comment elle s’appelle votre copine ? 

— Alice, une belle métisse avec des tresses blondes. Ça vous dit quelque chose ? 

— Non, connais pas. 

— Bah ! Même si vous la connaissiez, vous ne me diriez rien, vous êtes comme ça, vous les barmen, vous protégez vos clients…

— Si vous le dites. Et comment vous savez qu’elle vous a trompé, elle vous l’a dit ? 

— Exactement. 

— Au moins c’est honnête.

— Peut-être, mais ça fait mal quand même.

— Donc si je vous suis bien, c’est ma faute si vous êtes cocu ?

— Mais oui ! Vous, vous ne savez pas ce que les gens font quand ils sortent en titubant de votre bar. Vous les poussez à boire et après ils font des choses qu’ils regrettent. Vous les poussez au vice mais vous n’assumez rien ensuite. Vous les laissez se mettre minables, malades et libidineux, le pire resurgit et ça ne vous fait rien. Tant qu’ils consomment, hein ! 

— Je vais vous dire une chose mon p’tit gars… Paul soutient son regard, le barman se ravise. Je vais vous dire une chose… mon gars, et écoutez-moi bien car je ne le dirai pas deux fois.  

— Allez-y je suis toute ouïe. 

— Un couple, ce n’est pas une zone de confort, les gens pensent qu’ils se mettent à l’abri en partageant leur vie, mais ils se trompent, au sens propre. Et ce n’est pas étonnant, dans le couple on n’existe plus tout seul ! C’est vous et votre femme, vous et votre fiancée, vous et votre copine, toujours vous, jamais l’un sans l’autre ! On t’invite un week-end ? Attends, je demande à ma femme ! Tu viens prendre un verre ? Pas ce soir, elle bosse ! T’as aimé ce film ? Ah non, on n’a pas aimé ! On dirait que les gens se mettent en couple pour combler leurs manques, ils s’utilisent. On ne sait pas qui on est mais on sait qu’on est en couple. Alors c’est bien, ça marche un moment, et puis c’est rassurant de ne pas dormir seul, de savoir que quelqu’un vous attend, n’importe quand, mais vient un jour où ça craque, où ça pète, et c’est ce qui vous est arrivé mon gars. Votre copine, elle en a eu marre de ne plus pouvoir exister sans vous. Moi j’en vois tous les soirs des comme ça, hommes et femmes, qui en ont assez qu’on vive à leur place. Ils étouffent mon gars, ils ne savent plus où ils vont, ils savent à peine qui ils sont. Alors ils boivent, oui. Ils s’évadent. Mais ce n’est pas la boisson qui les fait faire ce qu’ils font !

— Vous exagérez un peu là…

— Laissez-moi deviner, vous vouliez la demander en fiançailles tout bientôt, pas vrai ? Vous aviez un plan de vie dans votre tête, tout bien fait, et vous pensiez que ça coulerait de source. Bah oui j’ai raison, je sais que j’ai raison ! Vous êtes tous pareils, vous les cocus, vous jouez au papa et à la maman avec votre femme. Vous détestez l’imprévu, vous fuyez les disputes, il faut que tout se passe comme dans votre tête, parce que vous êtes égoïstes ! Vous aimez ça, quand on vous voit en couple. C’est génial, ça vous rend normal, bien comme il faut. 

— Vous dites ça parce que je suis un nain ! 

— N’importe quoi, vous me parlez de votre corps alors que c’est votre tête qui ne va pas. Ce que je veux dire, c’est que vous voulez trop ressembler à quelque chose au lieu d’être quelqu’un. Vous devriez être un peu plus humain et arrêter de vous comparer à un modèle, à une caricature. Continuez comme ça, et vous allez foutre votre couple en l’air ! Je vous le dis.  

— Ce n’est pas humain de vouloir vous casser la gueule ? 

— Oh si, c’est peut-être la chose la plus humaine que vous ayez voulue faire depuis un moment, j’en mettrais ma main au feu si j’avais une cheminée.

— Je n’ai même plus envie de vous frapper vous savez. 

— Vous n’êtes plus en colère ? 

— Non, je me sens… Je ne sais pas. Là tout de suite je ne me sens pas, je ne sens plus rien.

— C’est quand même drôle cette histoire, on dirait que vous n’en voulez même pas à votre copine. C’est pourtant elle qui a décidé de vous tromper, personne ne l’a forcée. 

— J’ai envie de comprendre avant de lui en vouloir, je veux savoir pourquoi elle a fait ça et avec qui.

Le serveur lui sourit, c’est la première fois qu’il le regarde vraiment comme un homme. Il se penche alors vers lui et lui parle d’une voix basse et amicale. 

 On dirait que les gens se mettent en couple pour combler leurs manques, ils s’utilisent. On ne sait pas qui on est mais on sait qu’on est en couple.

— J’ai envie de vous faire une confidence. Vous voyez le type là-bas, le grand chauve avec son t-shirt moulant ?

Il désigne un homme au fond du bar, si grand que sa pinte ressemble à un gobelet plastique ; Paul se retourne aussi discrètement qu’il peut. C’est avec lui que votre copine est partie hier soir.

— Quoi, le chauve là ? Mais il n’est même pas beau.

— On a vu pire. Il a un sacré pif c’est vrai, mais il plait aux nanas. Vous savez pourquoi ? 

— Pourquoi ?

— Il est léger, c’est typiquement le genre de garçon qui vous fait passer une bonne soirée. Il ne parle jamais boulot, il ne se plaint jamais de rien, et il est loquace, il a le truc pour les histoires. Et puis il donne l’impression de vraiment s’intéresser à vous, il vous regarde dans les yeux, il réagit, il rebondit. Il vous met en valeur, voilà. C’est ça son talent, il vous rend intéressant. Avec lui on existe, pas mal non ?  

— Mouais.

— Bon, n’allez pas croire que je sois du genre sadique, je voulais juste que vous sachiez que c’était lui, comme ça, vous n’accuserez pas un pauvre malheureux à sa place, et vous ne vous ferez pas des centaines de scénarios qui vous empêcheront de dormir la nuit.   

— Donc c’est lui ? C’est vraiment lui ? 

— Si je vous le dis. 

— Saloperie de chauve…

Paul saute brusquement de son tabouret et part dans sa direction, d’un pas sec, nerveux, et un peu ridicule, il faut le dire. 

 

 *

 

Devant le grand bonhomme tout en muscles, qui lui tourne encore le dos tandis qu’il parle à ses amis, Paul n’en mène pas large. Avant de l’interpeller, il inspire un grand coup. Il se dit que ça l’aidera à prendre une plus grosse voix. 

— Monsieur, excusez-moi ? tente-t-il en lui tapotant le dos. Le gaillard se retourne. Bonsoir, je vais vous mettre mon poing dans la gueule. 

— Hey mais je te connais ! T’es le mec qui joue dans Fort Boyard ! 

— Euh, quoi ?

— Tu es le mec des clés dans Fort Boyard, Passe-Toujours !

— Passe-Partout…

— Oui voilà ! C’est vraiment toi ?

— Oui… C’est bien moi. 

— Ha ! Regardez les mecs, c’est Passe-Partout de Fort Boyard, ça tue ! 

Ses amis s’amassent derrière lui, excités comme des gosses devant de la lingerie fine. Ils sortent leurs téléphones pour faire un selfie tous ensemble. Dans le bar, on les observe de loin, un peu perplexes, un peu moqueurs. Puis tout le monde reprend sa place. 

— Mais qu’est-ce qui t’amène, tu vis à Lille maintenant ? Et tu me disais quoi au fait, j’ai pas bien entendu à cause de la musique ?

— Oh rien, je voulais juste te passer le bonjour de la part d’une amie, Alice. 

— Alice la métisse ? Ah trop bien, elle doit passer ce soir normalement, mais je n’ai pas de nouvelles, elle est peut-être occupée finalement. Tu l’attends aussi ? 

— Non pas vraiment, tu veux que je l’appelle ? 

— Oh non, t’embête pas. Parle-moi de toi plutôt, c’est fou de te voir dans ce bar ! Tu fais toujours de la télé ? Eh, je me souviens de ta chanson là, j’ai oublié le titre, ça me faisait trop marrer !  

— M’en parle pas, je préfère l’oublier. Je fais une pause dans ma carrière, j’ai besoin de voir autre chose. Sinon, dis-moi, comment tu connais Alice ? 

— Ah bah Alice, c’est simple, on a bien sympathisé hier, avant ça on ne se connaissait pas. Elle est chouette cette fille, vraiment très chouette. 

— Oh toi, j’ai comme l’impression qu’elle te plaît ! 

— C’est marrant que tu dises ça, c’est elle qui a fait le premier pas pourtant. Je ne serais jamais allé vers elle si elle ne m’avait pas offert quelques coups à boire. J’étais déjà un peu bourré en plus !

— Ha ! Comme c’est drôle. Raconte-moi comment elle s’y est prise, ça m’intéresse, ce n’est pas son genre d’aller vers les gens. 

— Bah, tu sais, c’était tout naturel. On se connaissait de vue puisque je viens souvent ici et elle aussi, donc c’était facile de se parler, il n’y avait rien d’étrange. Si tant est que ça soit étrange de parler à quelqu’un dans un bar, mais bref. Je me souviens juste qu’elle paraissait plus impatiente… Comment dire, plus excitée que la normale, comme si elle était pressée de conclure. Elle avait cette façon de me regarder au début, il y avait quelque chose de franc, très direct. Ouais, ça je m’en souviens bien, et ça m’a surpris parce que c’est rare d’être comme ça la première fois. 

— Oui, elle t’a dragué bien comme il faut, c’est ce que tu essaies de me dire.

— Carrément ! Mais c’était trop franc pour être juste de la drague. On aurait dit qu’elle jouait un rôle, qu’elle se lançait un défi. C’était un peu bizarre, mais c’est vite passé. Et comme je te disais, j’étais déjà un peu bourré, alors…

— Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? 

— On est allés chez moi, enfin elle a demandé à me raccompagner. Chez elle c’était pas possible, je crois qu’elle a un mec.

— Ah ? Et ça ne t’a pas dérangé de savoir ça ? 

— Bof, tu sais les gens sont grands, ils font ce qu’ils veulent de leurs corps. Et puis on n’a même pas couché ensemble finalement, j’avais vraiment trop bu. C’est même elle qui a dû conduire ! 

Le visage de Paul prend une nouvelle forme, plus confiante, moins crispée, presque hautaine. Sa peine ne s’est pas envolée mais il commence enfin à la dompter. Ça lui plait de savoir qu’il n’est pas techniquement cocu. La fierté tient à si peu de choses. 

— Tu n’as pas peur que son copain l’apprenne ? 

— Tu sais, elle voulait juste s’amuser. Je ne pense pas que son copain ait tant de souci à se faire, on ne peut pas tout avoir dans un couple, d’un côté il y a la passion et le désir, et puis de l’autre il y a l’amour de tous les jours, celui de nos parents quoi. On ne peut pas être les deux à la fois, crois-moi. De temps en temps ça fait du bien d’aller voir ailleurs ! Ok, ça fait mal au cul pour celui qui est trompé, mais il n’a pas besoin de le savoir. D’ailleurs tu le connais son mec ? 

— Ça se pourrait bien. 

— Je suis sûr que c’est un gars bien, elle n’a pas l’air de vouloir le quitter. A mon avis il ne l’excite plus, c’est tout. 

— Et toi oui ? 

— Bah un peu, ouais. Mâte ça ! Il soulève son t-shirt pour arborer ses abdos qu’il contracte. De près, on dirait de l’escalope pliée sous cellophane. Pas pour rien que je m’entraîne trois fois par semaine !

— Ouah. 

— Et toi, les amours ? Tu sors avec une fille de la télé ? 

Paul ne sait pas encore quel doux mensonge inventer lorsqu’Alice débarque dans le bar, toute élancée sur ses hauts talons qu’elle ne porte jamais. Son entrée fracasse toute la légèreté des cœurs, y compris le sien. Surtout le sien.  

l’amour c’est mieux quand on l’aime, c’est très laid de vouloir le posséder  

Elle est sans voix, à l’écoute du silence. C’est le moment de vérité, même si celle-ci est fugace, jamais en place. Elle regarde ces deux hommes qui sont un peu les siens et elle se dit que, quand même, l’amour est grossier. Quand on le possède, on se dépossède. 

— Mon chéri ? Que fais-tu ici ? Elle se courbe pour l’embrasser, ce qui lui donne une drôle de posture. 

Le grand chauve lui fait la bise, ils surjouent le détachement. Dans leurs regards, on discerne toutes les nuances du malaise. Ils savent qu’il sait. Paul finit son verre. Alice s’apprête à en commander un, et à respirer un grand coup, mais le chauve l’interpelle, d’un air jouasse qu’il aurait mieux fait de ravaler. 

— Eh, tu ne m’avais pas dit que tu sortais avec Passe-Partout ! 

Le drame.

— Comment tu l’as appelé ? T’es sérieux là, tu viens de l’insulter ? Je vais te péter la gueule connard ! 

Alice lui décoche un violent crochet du droit en plein dans le tarin. Un filet de sang gicle sur le mur, le chauve est déboussolé. Elle en remet une couche avec un coup de genoux dans les dents, et d’autres coups de poing mal placés, mal calibrés. Paul les regarde, il ne bouge pas d’un cil. Le vigile, qui était massivement posé à l’entrée, est obligé d’intervenir. Il la ceinture et la soulève de ses gros bras veineux, Alice balance ses jambes, exige qu’on la repose, s’excuse, larmoyante, auprès de Paul. Dans l’anarchie elle crie, le chauve file aux toilettes pour s’éponger le nez, et Paul ne bouge toujours pas. 

— Chéri rejoins-moi dehors ! Je suis désolée pardonne-moi, ce n’est pas ce que tu crois ! 

Sa voix s’éteint une fois la porte refermée. A l’intérieur on remet les tables et les tabourets en place. La vie reprend vite son cours. Paul retourne au bar et saute à nouveau sur la chaise haute en face de lui. Son mouvement est plus fluide que tout à l’heure. Le barman lui sourit, il n’est pas plus inquiet que ça. Des bagarres, il en voit souvent, c’est devenu courant. 

— Vous ne rejoignez pas votre copine ? 

— Non pas tout de suite, j’ai bien envie de savourer ce petit moment tout seul.     

Le serveur lui ressert une pinte, et en verse une autre pour lui. 

— Tenez, elle est pour moi celle-là. Santé ! 

— J’ai découvert deux choses ce soir. Ma copine porte merveilleusement bien les talons hauts, et son crochet du droit est impressionnant. 

— C’est aussi bon l’un que l’autre. 

— Vous aviez raison tout à l’heure, ça fait du bien de se sentir exister, et de ne rien maîtriser.

— Quand la vie vous prend tout, elle est généreuse !

— Alors vivement la débâcle ; santé mon ami. 

— Vous allez rompre ? 

— Je ne pense pas, on est partis d’un mauvais pied elle et moi, ce serait bien de recommencer autrement. Je veux dire adieu à la prudence ! Je veux très peu de savoir et beaucoup de saveur.

— C’est vous qui voyez.

— On romance l’existence pour faire durer l’amour, ça n’a pas de sens. C’est un vilain mensonge en plus, l’amour c’est mieux quand on l’aime, c’est très laid de vouloir le posséder. 

— Je n’ai rien contre le couple vous savez, c’est juste que beaucoup de couples sont des faux couples. 

— La vérité c’est qu’on est paumés mon pauvre vieux. Vous permettez que je vous appelle mon pauvre vieux ?

— Tant que ça ne devient pas une habitude. 

— Camus disait : « les êtres s’échappent et nous leur échappons aussi ». Quelque chose dans le genre, je pense qu’il a raison même si je ne suis pas sûr d’avoir saisi le véritable sens de sa phrase. 

— Je pense que la nuit va être belle, vous devriez en profiter, et ne vous coucher qu’au petit matin. 

— Vous avez raison mon vieux, on s’endort trop tôt, et on dort beaucoup trop. 

 

Paul sourit enfin. Et la nuit poursuit son cours, voleuse de lumière, pour réduire un peu plus la douleur du monde. 

 

 

Fin

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