Ressembler à un mec

 

 

Etre un homme, être un mec, un bonhomme, un vrai mâle. Vient toujours le moment, sans savoir pourquoi, où l’on se demande ce que ça veut dire, à quoi ça ressemble et si on en est un. Ce moment, je m’en souviens bien. C’était un de ces matins frais de juin où le temps glissait lentement vers l’opacité du début d’été. J’étais à Lambersart, l’avenue de Dunkerque passait d’un soleil pâle vers un soleil brillant d’or liquide qui donnait mille éclats de brillance et de couleurs d’arc-en-ciel aux vitrines des boutiques qui venaient d’ouvrir leurs portes en bois, en vitre et en d’autres matériaux que mon petit esprit de citadin peu débrouillard n’arrivait pas à reconnaître. 

J’étais assis chez Youssef, le salon de coiffure situé dans le renfoncement où sortait toute une grappe de visages de la station de métro Canteleu. J’attendais mon tour pendant que d’autres clients en face de moi passaient sous la tondeuse. On ne parlait pas, ou juste de temps en temps quand un mot pas trop bête méritait de s’envoler de notre langue. Souvent, c’était pour souhaiter le bonjour, ou le salam selon le langage. On se serrait la main et on se souriait, là c’était universel. Dehors la rue était encore calme et on entendait la mélodie d’un saxophone qui partait du parking du supermarché d’à côté où jouait un bonhomme rom aux cheveux poivre et sel camouflés derrière son chapeau en toile. L’été indien, le Parrain et une chanson d’anniversaire passaient en boucle mais on ne s’en rendait pas compte. Le bonhomme jouait sans fausses notes les trois mêmes mélodies chaque matin quand il faisait beau, jusqu’à l’heure du midi, quand il commençait à faire trop chaud. 

Dans le salon on regardait aussi la télé pour patienter, l’écran plat était accroché en hauteur, au coin de l’entrée, et je remarquais dans le miroir en face de moi que nos yeux formaient tous une diagonale dans sa direction. Ce matin-là, c’était un documentaire animalier plein de fauves, de rapaces et de reptiles qui vivaient comme dans un film. 

« Mon ami ! » 

Youssef, la petite moustache souriante au milieu de son visage qui était resté poupon malgré l’âge, me dégagea de la machine à hypnotiser. Une place venait de se libérer et il m’invitait à m’assoir, après avoir fouetté le cuir du siège avec sa serviette, pour faire s’envoler les derniers cheveux rebelles que son sèche-machin n’avait pas réussi à enlever. 

J’allais rejoindre le fauteuil tout propre quand un homme entra brusquement, suffocant et très moite, avant de s’écraser sur le carrelage dans un dernier mouvement de tête étourdi. Il serrait une rose rouge dans la main.

 

 

Le sol avait tremblé et, dans le salon, on comprenait à peine ce qui venait de se passer. Nous restions encore sans voix, sans gestes et sans expressions le temps de trois notes de l’été indien, les yeux pointant cette fois vers le bas. Un quart de seconde plus tard, nous étions attroupés autour de lui comme une bande de charognards aux grands cœurs. Youssef lui appliquait une serviette humide sur le front et il reprenait petit à petit ses esprits.

 

« Bah alors mon ami ? »

Son allure nous avait autant surpris que sa chute. Il avait de longs cheveux épais, une belle crinière ondulée qui se battait dans tous les sens, couleur marrons glacés à déguster, j’en avais rarement vu de pareils. Mais ce n’est pas ce qui nous surprit le plus. Son visage fin, aux traits pourtant bien masculins, avait l’air… maquillé. Ses paupières étaient recouvertes d’un petit charbon un peu effacé, probablement la faute à une longue nuit sans sommeil. Il portait une veste impeccable en simili cuir noir et une paire de jeans trop serrée qui devait l’empêcher de se sentir à l’aise. A ses pieds, des baskets New Balance bicolores, rouges et blanches. On distinguait aussi une paire de talons aiguilles qui dépassait du grand sac à main qui s’était écroulé en même temps que lui. Le garçon sentait vaguement l’alcool, ou bien un mauvais parfum. On se regardait tous, cherchant la même surprise dans l’œil de l’autre, comme s’il nous fallait une autorisation pour le trouver étrange, ne serait-ce qu’un peu.   

Avec Youssef, je le soulevai pour l’aider à s’asseoir. Un client lui ramena de l’eau, il en but sans regarder ce que c’était, ses yeux étaient encore mi-clos, son front dégoulinait. Son visage lui donnait une bonne trentaine d’années, sa silhouette un peu moins. Il se mit à tousser, très fort, si bien que tout le monde s’écarta pour le laisser respirer. Youssef lui brassait de l’air avec sa serviette, « ça va monsieur ? ». Deux clients échangèrent un sourire, l’emploi du « monsieur » sans doute. Il fit oui de la tête en inspirant à grandes narines. Puis il souffla un « oui, oui, ça va » fatigué, d’une voix encore douce. 

Il tenait toujours sa rose dans la main droite, une de ces roses bon marché que des Bangladais vendaient dans les bars lillois, le soir, à un euro pièce. Il la tenait fermement, comme une clé ou un billet de banque qu’on ne doit surtout pas perdre. La tige était toute tordue, mais personne n’osa l’enlever de ses doigts fins aux ongles lustrés. Je les regardais encore pendant qu’il se passait la main libre dans ses cheveux ébouriffés. Il se redressa, le dos bien droit collé au siège, puis ajusta sa veste et se recoiffa à nouveau, la tête haute, en se regardant sous tous les angles dans le miroir d’en face, il reprenait l’élégance et la fierté naturelle qu’il avait perdu malgré lui. 

  Vous pouvez me couper les cheveux ? Demanda-t-il, la voix bien claire maintenant. Un petit rire s’échappa de la moustache de Youssef. 

— Eh, mon ami, tu devrais peut-être passer chez le médecin avant, les cheveux c’est pas urgent ! »  Les clients étaient d’accord et le faisaient savoir, ils lui marmonnaient quelque chose qui ressemblait à du mécontentement de gentils grands-parents. 

— Pas question, ma mère va débarquer chez moi dans moins d’une heure et il faut que je ressemble à un mec.

Silence. Il baissa les yeux, honteux de son aveu, puis joua nerveusement avec le plastique qui entourait sa rose. On regardait tous Youssef, il était plus gêné que nous. Suspendus à ses lèvres, on n’entendait plus que la voix-off du documentaire à la télé, même le bonhomme rom s’était arrêté de jouer de son saxophone. Youssef cherchait la bonne réponse dans nos yeux d’enfants perdus, et s’arrêta un peu plus longtemps dans les miens. Je haussai les sourcils d’un air résigné, alors il soupira, mais juste des narines pour ne pas que ça s’entende trop. 

— Tu veux quoi comme coupe ?

L’homme aux cheveux longs releva les yeux, on aurait juré qu’ils étaient humides. 

— Je les veux courts. Bien courts.

Youssef lui prépara son fauteuil et l’invita à venir s’asseoir. L’homme se leva, posa son sac à main sur le siège où il était assis et y déposa sa rose. Il la remplaça par son téléphone portable, qu’il sortit du sac avant de le refermer, la coque était pleine de paillettes. Il accrocha sa veste au porte-manteau et s’avança vers le coiffeur en fuyant le regard des autres, les bras croisés, comme pour cacher son absence de poitrine en dessous de son débardeur orange moulant, froissé de la veille. Sa gêne lui donnait une démarche maladroite, on aurait dit que ses deux jambes avaient décidé de vivre leur vie à part. J’aperçus un petit tatouage sur son poignet, c’était une forme géométrique qui ressemblait au triangle de l’album The dark side of the moon de Pink Floyd. Il s’assit et Youssef l’enveloppa d’une longue cape noire qui tomba délicatement jusqu’au rebord de ses genoux comme un drap de satin. Il accrocha ensuite un filet élastique autour de son cou pour que les petits cheveux rasés qui piquent ne tombent pas dans son t-shirt.

— C’est la première fois ici, hein ? Youssef essayait de détendre l’atmosphère, alors les clients firent de même. 

« Cette chaleur, pffiou… », lança le plus ancien, en se tournant vers nous tous. On acquiesçait, et puis on se taisait sans savoir que dire. Un jeune garçon en vêtements de sport entra alors dans le salon, de tout son poids, et serra la main à tout le monde jusqu’au coiffeur. Il hésita un peu devant l’homme aux cheveux longs, puis il lui tendit une main volontairement virile avant de s’asseoir à côté de nous. 

— Je voudrais la même coupe que ce monsieur », confia l’homme à Youssef. Le jeune homme ne les lâchait pas des yeux, il essayait de comprendre. 

— Tu veux un dégradé, à blanc comme ça dans la nuque ?

— A blanc c’est tout rasé ? Alors oui, je veux ça. 

 Le chant de la tondeuse envahit de nouveau la pièce mais, cette-fois, elle n’était pas agréable à entendre. L’homme aux cheveux longs était en train de devenir l’homme aux cheveux très courts, pour ressembler à un mec. Ses belles mèches de cheveux tombaient comme des feuilles d’automne, et son visage prenait les reflets d’un nouveau jour, moins éclatant. Quel gâchis. Il se faisait tondre pour devenir un petit soldat du monde, prêt s’amputer pour survivre dans le rang, car on tue ce qui est différent à grands coups de solitude. Ressembler pour devenir, cela lui semblait plus vivable que de respirer pour vivre, et j’étais en colère. C’était insupportable de le voir perdre son aura de mèche en mèche, de le voir perdre toute sa singularité pour devenir banal, ce banal qu’il imaginait à notre image, la norme du moment, aussi éphémère qu’un parfum de rose dans le vent. Je demandai pourquoi il avait tenu la sienne aussi fort.  

 

Ressembler pour devenir, cela lui semblait plus vivable que de respirer pour vivre, et j’étais en colère.

 

— Ça fait longtemps que t’as pas vu ta mère ?  

— Une éternité. Cinq ans, ou dix… assez longtemps pour oublier depuis quand. Je l’évite. », on écoutait la conversation l’air de rien. « C’est mal, je sais ce que vous allez me dire, mais ce n’est pas comme si je voulais que les choses se passent comme ça. Parfois c’est mieux de s’en aller plutôt que de faire souffrir quelqu’un qu’on aime. C’est dur de décevoir, vous savez, c’est dur et ça laisse des traces sur le cœur.  

— Comment elle s’appelle ?

— Lydie. C’est joli, pas vrai ? Vous n’êtes pas obligés de dire oui, c’est juste que je le trouve vraiment joli, son prénom.

— Si, si, c’est beau…

— Elle aussi elle est belle, regardez. », Il lui montra une photo sur son téléphone.  

— Elle est belle, mais pas pour moi ! Moi je suis marié !

— Vous en avez de la chance…

Youssef ne répondit pas. Pas parce qu’il n’était pas d’accord, mais parce qu’il n’osait pas lui demander s’il partageait sa vie avec quelqu’un, quelqu’un qui n’avait peut-être pas de seins non plus en dessous de son t-shirt. C’est ce que je crus deviner. Le jeune homme en habits de sport ne lâchait pas du regard l’homme aux cheveux qui raccourcissaient, et dont on ignorait le prénom. Certains l’auraient trouvé volontiers agressif, moi je le sentais craintif. On a peur de ce qu’on ne connait pas, et ce qu’on ne connait pas est étrange. Je pense qu’il était bien placé pour le savoir, avec sa dégaine prohibée des bonnes mœurs. 

— Vous auriez encore un verre d’eau ? J’ai trop bu hier soir et je me suis déshydraté.

Youssef en profita pour préparer des cafés aux autres clients. Un sucre, deux sucres ? demandait-il. Il nous en apporta chacun un dans un petit gobelet rouge, avec une touillette quand on en voulait. Le jeune mec en jogging n’avait rien voulu, lui. Il était fermé, bras croisés, la tête inclinée vers le sol et les jambes allongées dans toute leur longueur de sportif détendu. L’homme aux cheveux coupés buvait son eau à grandes gorgées bruyantes. 

— T’as fait la fête ? demanda Youssef. 

— Au début, non. J’ai dérapé plus tard dans la soirée. Je suis parti de chez moi aux alentours de 19 h, j’étais trop angoissé et stressé pour rester enfermé. J’avais reçu un texto de ma mère un jour avant pour m’annoncer qu’elle venait me voir, et qu’elle avait quelque chose d’important à me dire. Mais elle n’a pas voulu me dire quoi. Vous imaginez ? Je pense que c’est une ruse pour forcer le rendez-vous, mais j’ai peur qu’il y ait autre chose, une mauvaise nouvelle, une maladie, quelque chose d’horrible. Et puis j’ai peur de la voir tout court. Alors je suis parti prendre un verre rue Royale, à la terrasse de mon bar préféré. Là-bas j’ai croisé Sébastien, un… Pote. 

— Aïe.

— Oui… De là j’ai continué à boire, puisqu’il m’invitait, et on a fait plusieurs bars. Evidement j’ai commis quelques excès. Et évidement je n’ai pas réussi à m’enlever ma mère de la tête. Ma très chère mère qui veut toujours savoir ce que je fais de ma vie, et qui me rappelle sans arrêt que je n’y fais rien de bien spécial. Je stagne, voilà ce que je fais, et je sais très bien ce qu’elle en pense.

— Oh ? 

— Si, je vous assure, enfin bref. Ivre mort hier soir, allez savoir pourquoi, je me suis décidé à lui acheter une rose*, et vue l’heure qu’il était, je me suis rabattu sur ce que je pouvais. Voilà pourquoi je me trimballe cette chose ridicule depuis hier soir. Elle doit puer l’alcool autant que moi et c’est tout ce que j’ai à lui offrir après autant d’années d’esquives et de faux lapins ; un fils à la langue pâteuse, armé d’une rose bientôt desséchée. Mon ami m’a raccompagné chez lui après la soirée car je n’osais toujours pas rester seul chez moi. Je me suis levé il y a quelques minutes, complètement paniqué, j’ai rendez-vous avec ma mère chez moi au Vieux-Lille dans la matinée. J’ai juste eu le temps de me rhabiller, après j’ai couru tout le long de l’avenue de Dunkerque avant de passer à côté de chez vous, mon ami vit au bout de Lambersart, ou bien à Lomme, je ne sais plus trop.

Sa tête paraissait encore plus fine, maintenant qu’il ne lui restait plus qu’une discrète mèche ébouriffée sur le dessus. Les côtés étaient rasés de près et Youssef en faisait disparaître encore, avec une lame cette fois, qu’il faisait méthodiquement racler comme sur une motte de beurre. Avec les autres clients, on s’était passionnés pour son histoire, on avait tout écouté. Et je gambergeais pas mal. 

Les gens qu’on aime ne nous appartiennent pas, et nous ne leur appartenons pas non plus. Faut-il mériter l’amour de sa famille ? Le respect se mérite, pas l’amour. Il n’a rien à voir avec l’amour, si ce n’est une lointaine filiation, un cousin bâtard. L’amour frappe et décide de lui-même, comme une naissance. Ensuite il s’entretient. Cet homme-là ne devait pas avoir aimé sa mère tant que ça pour avoir refusé son contact toutes ces années. Il n’aurait pas autant craint de la perdre s’il n’avait pas enfermé ses sentiments dans les limites d’un enclos. Maintenant il essayait de les faire voler, pour se sentir plus léger. Et il avait raison, sa rose était bien à l’image de sa relation avec elle. J’avais envie de la rencontrer, sa mère, pour en savoir plus sur cette histoire. Mais cette histoire, comme cette famille, ne m’appartenait pas. 

— Pourquoi tu ne l’invites pas au restaurant ? C’est bien comme cadeau, ça. Après tu peux te balader dans la ville et lui offrir quelque chose qui lui plait.

— C’est une idée, j’ai juste peur qu’on ne tienne pas jusqu’au repas.

— Il faut, t’as besoin de lui parler mon ami, même si c’est pas facile. C’est ça la famille, c’est être là même quand tu veux pas.

— Mais je n’ai pas envie d’être là. Pourquoi je le devrais ? Pour être jugé ? J’ai assez donné, j’aimerais juste pouvoir enfin vivre ma vie. Comme je la souhaite, avec les erreurs de mes propres choix, avec les réussites qui me rendent vraiment heureux. J’ai toujours tout fait pour satisfaire les autres, pour l’équilibre, pour qu’ils soient fiers, et ça ne m’a pas empêché de me sentir aussi seul ! Personne n’a été là pour moi. Quand ils l’ont été, c’était pour une idée de moi, qui leur servait. Ils ont été là pour une partie de moi qui leur convenait, pas pour moi tout entier. 

Le documentaire animalier passait une scène de transhumance de petites tortues du Pacifique. Elles avançaient sur le sable comme des petits jouets aux pattes qui moulinent, en direction de l’océan. Elles se débrouillaient toutes seules, il n’y avait personne pour les guider, si ce n’est un esprit supérieur, qui fait la loi du monde. Certaines ne survivaient pas sans l’aide de leur mère pondeuse.  Pendant ce temps-là, pour aider Youssef, qui travaillait seul ce jour-là, un client prit le balai dans l’arrière salle et commença à nettoyer le sol qui était rempli d’une neige de cheveux. C’est un truc qu’on faisait au salon, c’était un peu la maison. 

« Et voilà, une coupe magnifique ! »

Youssef appliqua les derniers petits coups de lame pour ajuster les contours de la nuque, puis il empoigna un miroir du comptoir pour montrer le résultat à son client pressé. L’homme regardait vaguement, le résultat lui importait peu, il n’était pas venu pour le plaisir. Il lui dit que c’était bon, et déclina la proposition d’y ajouter un peu de gel, ou de la cire. Alors Youssef le délia de son attirail de coiffeur, et caressa tout son visage avec le sèche-cheveux, en le coiffant en même temps. Quand il se leva, ses vêtements n’allaient plus du tout avec son nouveau visage, il avait l’air déguisé. 

— Je peux utiliser un lavabo ? C’est pour enlever ce… Vous savez, sur mon visage, surtout mes paupières. 

Il y resta un moment, puis son téléphone sonna la mélodie de Pink Floyd, j’avais vu juste. C’était sa mère, elle arrivait. L’homme commença à gesticuler vers son océan, comme les petites tortues en transhumance. Il prit sa veste, fit tomber son sac de la chaise où il l’avait posé, puis tira son portefeuille pour régler ses dix euros à Youssef, et le remercia dix fois. Ils échangèrent une vraie poignée de main, le genre sincère, qui bouge bien, pas celle de convenance. Il nous salua de loin, puis partit vers l’horizon ébloui, en se cognant sur la poignée de porte. Il y eut soudain comme un vide. 

Youssef nous proposa à nouveau du café avant d’entamer une nouvelle coupe. Mais alors qu’on commençait à penser à autre chose, le jeune homme en habits de sport eut un geste brusque. Il se leva de son siège et se mit à genoux aussitôt pour ramasser quelque chose parterre. C’était la rose. Il se précipita vers l’extérieur. Je me levai alors, comme d’autres, pour regarder. 

Le jeune homme courut vers « le mec », et l’attrapa par l’épaule un peu brusquement. L’homme prit peur en se retournant. Le jeune gars lui tendit alors sa rose, le visage toujours aussi fermé. 

— Vous avez oublié ça en partant.

L’homme soupira de soulagement, et sourit. 

—  Vous avez des parents ?

— Euh, oui.

— Alors offrez-la-leur. Mais ne tardez pas trop, elle risque de vite faner. Oui, vite faner… »

Il reprit le chemin vers son océan, en marchant toujours aussi maladroitement, comme une petite tortue qui mouline. Je ne l’ai jamais revu depuis car il est devenu banal, comme moi et comme les gens. Peut-être nous sommes-nous croisés à nouveau, mais je pense ne plus pouvoir le reconnaître. Maintenant qu’il ressemble à quelqu’un. Un homme, un mec, un bonhomme, un vrai mâle, qui mange des Mars en rêvant de Vénus. 

 

 

 

Fin.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *