Petits pieux mensonges, et autres vérités

A l’aube d’une rupture, on se demande souvent comment récupérer cette personne qu’on a aimée, mais c’est une mauvaise question. La bonne, c’est de comprendre comment ne pas faire fuir la prochaine.  

Marc n’en était pas encore là, il avait tout misé sur ce week-end au Touquet-Paris-Plage, car la gaieté de son couple était devenue bien triste. Il avait roulé une heure et demie depuis les pavés humides du Vieux-Lille, et il s’engageait maintenant sur la route dorée de la Côte d’Opale, longeant ces vastes cultures nourries au velouté du ciel qui s’étalaient à hauteur des vagues, le regard sage pointé sur l’horizon. Une nature simple mais éveillée, consciente d’être installée durablement dans le destin des hommes, à la limite de l’éternel. 

Alexandra ne voyait rien de tout cela, elle dormait contre la vitre du côté passager de la berline, la bouche entrouverte, seul couloir entre ses rêves et le monde réel auquel elle voulait échapper en ce moment. Lui, ça le gênait, il voulait monter le son de sa musique mais Alexandra se réveillerait alors, et il se sentirait coupable. En plus c’était Aznavour, il adorait, que dis-je, il sanctifiait le grand Charles mais elle trouvait que ses chansons étaient ringardes. Comment pouvait-on manquer de goût à ce point ? Il inclina la tête et il la regarda, finalement attendri. Quand elle était assoupie, cette grande rousse aux traits élancés, les paupières plongées dans la douceur de son visage élégant et laiteux, on ne pouvait que la chérir. 

Elle avait vingt-neuf ans, il en avait quarante-cinq. Ça, ça ne le gênait pas. Exceptées ces fois ou elle agissait comme quelqu’un de plus jeune (trop jeune), qu’elle ne l’était, et lui plus sage (trop sage), qu’il ne le voulait. Si l’intelligence et la volonté avaient fait de lui un homme optimiste, il ne pouvait s’empêcher de craindre les grands bouleversements de l’existence, qui s’accompagnaient bien souvent de grandes douleurs. Alexandra préférait la violence des beaux sentiments et l’impulsion de l’imprévisible. Parce qu’elle pouvait se le permettre, rétorquerait Marc, invitant le lecteur dans une long débat ennuyeux, qui prouverait que l’enfer des hommes est plus dur que celui des femmes. Mais au fond, ce n’était rien. Si leur couple battait de l’aile, c’était pour d’autres raisons qui le dépassaient encore.  

Le mal vient d’une faille et la leur s’était creusée, suffisamment pour qu’ils y perdent leur sérénité. Il y avait pourtant eu des évidences dans leur couple. La confiance, la fidélité, l’envie de s’investir, de construire… Mais le problème des évidences, c’est qu’on ne les questionne jamais, et voilà que ce qui leur semblait acquis hier ne l’était plus aujourd’hui. 

 

Le mal vient d’une faille et la leur s’était creusée

Avant de continuer ce récit, il faut comprendre une chose : Alexandra avait été la raison de vivre de Marc. Il l’avait rencontrée, par le biais d’amis, après un gros coup dur professionnel – ses associés l’avaient évincé de l’entreprise qu’il avait lui-même montée – et leur relation l’avait sauvé d’une bien triste déprime, ce gouffre dans lequel son âme se serait endormie loin des certitudes de l’aube. Il en avait fallu, de la sensibilité, de la grâce et de la beauté, pour lui venir en aide. Tout cela, elle l’avait, elle l’incarnait. C’est drôle car, lorsqu’ils s’étaient rencontrés, il aurait bien été incapable de reconnaître un seul de ces traits qui la rendait singulière. Elle était juste une rouquine de plus, une petite jeune qui l’aiderait à ne plus penser au divorce et ses souvenirs amers. L’amour, il ne l’avait pas vu venir au fil des jours, au fil des lendemains qui se succédaient sans promesses, sans rien. Il ne l’avait pas sentie arriver, cette grande bouffée d’oxygène délicieuse et excitante, et il avait finalement respiré en elle toute la grandeur de la délivrance. 

Depuis, il avait retrouvé du boulot. Marc et Alexandra travaillaient chacun dans un de ces domaines qui paie bien et qui n’a pas de sens, ce qui va souvent de pair. Le temps était à nouveau bon, l’air était plus pur, plus léger. Et tout avait commencé à se gâter. 

Pour remonter la pente, Marc avait surinvesti son couple. Oui, « son » couple, occultant ce qu’il appellera « tout le reste », ces petits riens que sont les amitiés durables et la famille proche. L’ironie, c’est qu’une famille, il en voulait une. Comprenez des enfants. Et Alexandra en voulait aussi, un jour, mais pas ce jour qui se rapprochait d’aujourd’hui. C’était une évidence, mais pas pour lui. Elle avait besoin de se sentir libre. Libre d’être imparfaite, libre de tout projet, libre de ne pas aimer. On dit que l’amour d’une mère est inconditionnel, cette idée l’horrifiait. Il lui fallait encore un peu de temps pour ne plus croire à ce genre de choses, ces évidences qu’il est interdit de questionner. Elle avait peur. Un jour elle serait vieille, se disait-elle, son corps ne serait plus jamais le même. Que deviendrait-elle, qui deviendrait-elle ? On ne la regarderait plus, c’était sûr. On ne la désirerait plus, on ne la séduirait plus. Avoir des enfants, s’engager pleinement, c’était le début de la fin. Il fallait en profiter maintenant et pas demain. Là encore, il lui fallait encore un peu de temps pour ne plus croire à ce genre de choses. Du temps et de la stabilité, elle savait que ces angoisses lui passeraient, mais quelque chose l’avait brusquée.     

Depuis environ six mois, peut-être plus, allez savoir, Marc s’était brutalement désinvesti. Ses yeux se détournaient d’elle en se levant le matin. Ce qu’elle faisait de ses journées lui importait peu, ce qui la faisait rire et sourire non plus. Il ne parlait plus de ses rencontres ni de ses projets, s’il en avait. Leurs nuits étaient mornes, et Alexandra ne comprenait pas pourquoi cet homme auparavant si doux, au physique si puissant, devenait tous les jours un peu moins attirant, à force de lui tourner le dos. 

Dans l’intimité, ce n’était pas mal, mais ce n’était pas bien. Sa manière de lui faire l’amour était devenue trop classique, trop prévisible, et Alexandra se persuadait que ça n’avait pas toujours été le cas. Il y avait, à ses yeux, moins d’échange, moins de complicité, et surtout moins de spontanéité. Elle osait à peine se l’avouer, mais elle s’ennuyait. 

— On y est ? 

La berline avait roulé sur une crevasse et notre rousse élancée s’était réveillée. Elle avait encore du mal à ouvrir grand ses yeux émeraude, la lumière était belle, mais trop éblouissante pour un réveil impromptu. 

— Bientôt ma chérie. Bientôt. 

Le hasard, comme les promesses, ne tient qu’à ceux qui y croient. Mais c’est bien par hasard qu’une vieille connaissance d’Alexandra, mielleuse et libidineuse, était venue lui reparler depuis son nulle-part, quelques jours avant notre récit, alors que son couple s’affaissait dans une mauvaise routine. Il ne s’était rien passé, malgré ses avances. Mais pour la première fois depuis le début de leur histoire, qui remontait à une nuit d’amour aux étoiles de printemps, il y a trois ans, elle avait ouvert une porte en elle dont elle ignorait encore l’existence. Cette porte qu’on appelait « et si ». Ce « et si » au-delà duquel tout pouvait commencer, ou se terminer. Alexandra, en franchissant le seuil de cette porte, commençait à s’imaginer avec d’autres hommes. 

C’est toujours le rôle du séducteur de passage, ou de la séductrice, ils servent à se jauger, à se juger, à se requalifier. Cette troisième roue, si on peut l’appeler ainsi, aboutit rarement à ses fins, même si elle s’y prend bien. Et quand elle s’y prend mal, il y a tout de même un effet, une sorte d’électrochoc, un pouvoir de comparaison qui nous pousse à nous demander ce qu’on veut vraiment dans notre relation. Depuis cette rencontre, qui l’avait à peine flattée, Alexandra n’arrêtait pas de penser à tous ces problèmes qu’elle rencontrait avec Marc. Ces faux contacts qui absorbaient toute son énergie, et qui éteignaient si vite toutes ses belles pensées. Elle était démunie. 

Au fil de leurs jours, c’était trop lourd. Il leur fallait des mots pour mieux se comprendre. Alors ils parlèrent, parfois en colère, car le sens, le bon sens, leur échappait. Puis Marc eut une idée, ils partiraient un week-end au Touquet. Il leur réserverait une nuit dans une des plus belles chambres du Westminster, et il jouerait un rôle, celui d’un séducteur, à lui tout seul, pour donner un coup de fouet à leur eros. Car il aimait ce genre de solutions binaires et radicales. Si Alexandra n’aimait plus leurs étreintes, c’est parce qu’il n’y avait plus d’enjeu, pensait-il. Il était trop disponible, trop lui-même, il fallait qu’elle apprenne à le désirer d’un œil nouveau. Bien qu’elle trouvât l’idée un peu sotte, elle accepta et retrouva même le sourire. Pour une fois, pensait-elle, il prenait une initiative.    

 

 

*

 

 

— C’est quoi la Kaipiroska ? 

Alexandra se recoiffait, assise face à Marc, le regard perdu dans la carte des boissons. Après avoir déposé leurs affaires à l’hôtel, ils avaient flâné dans la rue Saint-Jean avec ses boutiques aux reflets éblouissants, puis ils avaient avalé quelques huitres et ouvert une bouteille de Gewürztraminer. Ils étaient maintenant à La réserve, un bar où la terrasse était chauffée, la nuit tombée, à l’aide de grandes flammes de chauffage à gaz. C’était un de ces endroits sobres et élégants qu’on prêtait bien au Touquet. Marc adorait, elle un peu moins. 

— La Kaipiroska, c’est comme la Caïpirinha, mais en plus fort. En plus amer je veux dire, enfin les deux se valent.

— Tu as déjà goûté ? 

— Il y a un moment, oui. C’est pas mal mais je préfère la Caïpirinha, ne me demande pas pourquoi. 

— Je crois que je vais prendre ça. 

Un serveur un peu trapu, le crâne rasé et le visage qu’on oublie vite, s’approcha pour prendre leur commande. 

— Nous allons prendre deux caïpis. 

— Caïpirinha ou Kaipiroska ? Demanda le serveur.

— Deux Caïpirinhas, répondit Marc.

— Non, une Kaipiroska pour moi.

— Je pensais que tu n’en voulais pas ?

— J’ai dit que j’hésitais.

— Tu prends quoi du coup ?

— Une Kaipiroska, je viens de le dire. 

— Tu es sûre ? C’est vraiment différent.

— Mais oui ! 

— Donc on part sur une Kaipiroska et une Caïpirinha, c’est bien ça ? ajouta le serveur. 

— Désolé pour le quiproquo mon vieux, ma femme est parfois un peu lente !

C’était une provocation mais, le temps d’une gorgée de rhum brésilien, elle ne lui en voulait déjà plus. La soirée s’était installée et le ciel de la station arborait sa plus belle palette de teintes roses et orangées, capables de magnifier un moment ordinaire en un souvenir éloigné du temps. 

— Je peux te poser une question ? demanda Alexandra.

— Bon sang, je déteste ça… Comment veux-tu que je refuse ? 

— En t’affirmant, peut-être ?

— Bref, pose-la-moi ta question…

 — Laisse tomber.

Leur couple était comme une vallée de cendres, prête à réveiller l’incendie qui dormait. Tout incident, tout verre de trop, les ramenait à coup sûr vers la dispute. 

— Alex, ne te vexe pas…

— Pourquoi c’est si dur de parler avec toi ? 

— Mais c’est faux, je ne demande pas mieux, moi, de parler ! Ecoute c’est ridicule, je passe un bon moment et je n’ai pas envie qu’on se fâche. Je suis désolé, que voulais-tu me dire, j’ai envie de savoir. 

— T’es chiant.

— Allez, dis-moi.

— Je t’ai déjà imposé quelque chose ?

— C’est ça ta question ?

— Non. 

— Eh bien pose-la-moi, je suis prêt à entendre n’importe quoi. 

— Pourquoi as-tu dit que j’étais ta femme ?

— Comment ça ?

— Tout à l’heure, au serveur, tu m’as présentée comme ta femme. C’était bien la première fois, tu ne l’as jamais dit avant. Tu me présentes comme ta copine, ta compagne, ta meuf, mais jamais ta femme. 

— N’importe quoi !

— C’est ça, n’importe quoi.

— Et donc, tu me le reproches ? 

— Non je m’en fiche, on n’est pas mariés. Et puis ce week-end, tu es censé être un séducteur, pas un mari. C’est toi-même qui l’a proposé. 

— Je dois te rappeler toutes ces fois où je t’ai parlé de mariage et où tu m’as ri au nez ? 

— Je ne vois pas bien le rapport, mais oui, je m’en souviens.

— Le rapport, c’est que ça m’a enlevé toute envie d’aborder le sujet ! Je trouve drôle que tu en reparles de cette manière après m’avoir coupé dans mon élan plus d’une fois. Pour toi, je reprends tes mots, ce n’était qu’un bout de papier, une connerie, et même une prison… Une prison ! Oui, c’est bien ce que tu m’as dit, ne lève pas les yeux au ciel. Non mais franchement, une prison.  

— Tu l’avais peut-être abordé trop tôt, ce sujet. 

— Il n’y a pas de bon moment pour montrer qu’on s’aime. 

— Mais tu sortais d’un divorce ! J’avais peur que tu prennes ça à la légère. 

— J’ai l’air de prendre les choses à la légère, moi ?

— Je ne me suis pas moquée de toi, c’est même tout le contraire. Ça me gène que tu penses ça…

— Quand je te parle de mariage et d’enfants, ce n’est pas pour blaguer. Je ne blague pas avec ça, tu le sais bien.

— Je sais…

Elle prit la main tendue qu’il avait posée sur leur table, cette main si belle mais si nerveuse, celle-là même qui l’apaisait les soirs d’angoisse où le lendemain semblait trop proche. Il ne fallait pas qu’elle commence à lui faire peur, cette main. Il ne fallait pas qu’elle se l’imagine faire autre-chose que du bien. Marc releva les yeux vers les siens, puis il sourit. 

Il ne fallait pas qu’elle commence à lui faire peur, cette main. Il ne fallait pas qu’elle se l’imagine faire autre-chose que du bien

Les enfants, il y pensait souvent, car il n’en avait pas encore. Son ex-femme n’en n’avait pas voulu et il s’en voulait de ne pas l’avoir quittée plus tôt, car qui voudrait fonder une famille avec lui aujourd’hui ? L’angoisse de l’âge avait décidemment réuni nos deux amis. Ils allaient mal, c’était un fait. Il y avait du chaos plein leurs larmes. Il leur fallait un choc pour l’admettre et il allait survenir bien plus tôt qu’ils ne le pensaient, sur cette terrasse, une fois le ciel recouvert d’encre. 

Autant le dire tout de suite, les éléments qui vont suivre ne sont pas à mettre sur le compte de l’alcool. Ils avaient tous les deux bien bu, mais pas assez pour déraper. Marc et Alexandra avaient entamé leur deuxième Caïpirinha, noyée dans la glace pilée, lorsque notre grand brun poivre et sel ne put s’empêcher d’égarer son regard sur la silhouette d’une jeune fille assise au bar. A ce moment-là, ils parlaient cinéma. Tu m’écoutes ? demanda Alexandra, confuse. Oui, oui, répondit Marc. Mais au fur et à mesure de la conversation, son regard s’évadait encore. Elle se retourna alors et aperçut, parmi les clients, cette petite brune au teint mât et aux cheveux très longs, qui descendaient jusqu’au creux de ses fesses rebondies d’une vingtaine d’années tout au plus. 

— Tu la connais ? demanda-t-elle. 

— Non, je bloquais sur ses cheveux.

— Elle devrait les couper. 

— C’est rare des cheveux aussi longs.

— Ça te plait ? 

— Pas spécialement… 

Menteur. Ils reparlèrent cinéma mais Marc n’y était toujours pas, et tandis qu’Alexandra faisait ce qu’elle pouvait pour captiver son attention, il se mit à sourire assez gauchement. Un sourire refait, et mal fait, qui ne lui était même pas adressé. C’est alors qu’il se leva et avança vers le bar, comme ça, sans mot dire, pour rejoindre la jeune fille aux cheveux trop longs. Alexandra n’en crut pas ses yeux et elle sourit bêtement à son tour, tant elle était interloquée. Dans ce genre de moments, tout le monde a la même réaction, c’est drôle. On sourit quand une crasse nous tombe dessus, en public, sans prévenir. Beaucoup diront le contraire car leur ego refuse de l’admettre, mais c’est un fait, notre cerveau nous joue si bien des tours que notre corps en rit.  

Il venait donc d’endosser son fameux rôle de séducteur. Très bien, pensa Alexandra, qu’il essaie. Elle était persuadée de le voir revenir bredouille dans les cinq minutes. Il inventerait alors une histoire pour ne pas perdre la face, puis il ferait un peu la tête, et elle ferait de son mieux pour ne pas trop l’enfoncer. Mais il n’en fut rien. Les minutes passaient et Alexandra se retournait pour les observer au loin, elle ne souriait plus. Lui en revanche… Et elle, cette petite conne toute bronzée, pourquoi gloussait-elle autant ? Et ses cheveux, bordel, pourquoi les caressait-elle autant ? Alexandra mordait nerveusement les restes de glaçons qui trainaient au fond de son verre, ça lui refilait comme des décharges électriques au fond des molaires. Elle regardait l’heure sur son téléphone portable, il était parti depuis vingt minutes au moins, peut-être une demi-heure. Il y a des manières de jouer, ruminait-elle, c’était déplacé, peu importe ce qu’il avait besoin de prouver, c’était dégueulasse. Mais ce n’était rien encore.  

Après avoir fait le tour des réseaux sociaux sur son portable, sans aucune conviction, elle se retourna à nouveau pour voir où en était Marc et son petit numéro. Et là, stupeur, il était collé à elle, en train de l’embrasser. Le ventre d’Alexandra se serra très fort. C’est une chose d’imaginer son partenaire avec une autre, mais c’en est une autre de le voir réellement. Il avait l’air rempli de désir, il la serrait contre lui, une main posée envieuse dans le creux de ses reins. Et elle se laissait prendre, et elle l’embrassait à son tour… Alexandra se demandait si elle s’y prendrait mieux qu’elle, avec sa petite langue, en d’autres circonstances. Son cœur était soudain en mauvais état. Elle resta d’abord interdite en les regardant se galocher comme deux ados, puis elle se leva. Elle avança vers Marc, tremblant de l’intérieur, ressentant plus de hargne que de peur. Quand il la vit, il revint soudain à lui, comme s’il s’était oublié jusqu’ici. 

— Tenez monsieur, lui dit-elle en tendant le badge de leur chambre, la voix étonnamment pleine d’assurance. Vous allez sûrement en avoir besoin. Elle salua la jeune fille d’un air solennel, mais avec ironie. Marc éclata de rire et s’excusa auprès d’elle, puis suivit Alexandra dehors, qui ne l’attendait pas.  

 

 

**

 

 

Pourquoi cette humiliation ? Elle ne lui posa même pas la question, elle savait qu’il ne répondrait pas franchement. Là comme ça, frontalement, il n’y arriverait pas, même s’il le voulait. Et il s’en voulait. Il essayait de camoufler son embarras derrière un air jouasse auquel ni elle, ni lui, ne croyaient. Rien de pire qu’un faux sourire quand on n’a pas envie de rire, elle l’aurait bien giflé mais ça n’aurait rien changé. 

Elle ne cherchait pas non plus à comprendre son geste, les racines du mal n’expliquent rien d’autre que leur existence. Les raisons de son dérapage n’étaient pas si intéressantes. Non, ce qu’il fallait, c’était réunir tous les symptômes de son mal-être. Que faisait Marc à chaque fois que ça n’allait pas ? Toujours la même chose. Il fuyait quand ils étaient en froid. Il sortait seul, il prenait l’air, il claquait des portes, partait au loin en la laissant seule en chemin. Ce baiser n’était qu’une manière nouvelle de lui montrer qu’il voulait partir. 

Plus elle y pensait, et plus c’était clair ; il allait la quitter. C’est pourquoi elle restait calme, elle n’était pas encore prête pour la rupture, elle acceptait son affront car elle voulait qu’il se lâche un bon coup et qu’il se calme, peut-être retrouverait-elle enfin sa sérénité, et lui ses esprits. Après elle verrait. Elle aussi, elle pourrait rompre, mais ce n’était pas aussi simple. Il lui faudrait affronter toutes les angoisses de la solitude. Choisir c’est délaisser, et c’est très dur. Elle ne voulait pas non plus le quitter sur un coup de tête, elle le regretterait. Elle préférait rompre au ressentiment, n’en plus pouvoir de tous ses défauts, de toutes ses lâchetés, pour s’assurer que ses sentiments ne reviennent jamais. Elle allait donc souffrir encore un peu, mais ce n’était pas un problème. Souffrir était pour elle un poison excitant et sensuel. Encore fallait-il l’admettre. 

Marc avait tenu ses promesses, leur chambre d’hôtel était très belle. Il avait retenu la Prestige, avec ses couleurs chocolat et turquoise, son décor sobre et soigné, ses grandes fenêtres drapées de blanc neigeux. Onirique. S’il fallait tout résumer en un mot, ce serait celui-ci. S’ils n’avaient pas l’esprit aussi encombré, ils auraient eux aussi senti cette part de rêve éphémère. C’était un petit nuage bien élégant. Marc aimait lui faire de gros cadeaux qui coûtaient cher, ça le stimulait sexuellement. Il se sentait nécessaire, pourvoyeur, protecteur. La figure du mâle stéréotypée lui allait bien tant qu’il pouvait l’incarner, mais il ne pouvait pas le faire aussi souvent qu’il le désirait. Alexandra gagnait bien sa vie et n’avait pas besoin qu’on lui offre des cadeaux hors de prix. D’ailleurs elle détestait. Ça lui interdisait de ne pas aimer ce qu’on lui offrait, car plus c’est cher, plus on se vexe à la moindre critique. Et puis, ces gros cadeaux, c’était comme une cage. Dorée ou pas, c’était la même chose, ces cadeaux faisaient d’elle une dominée qu’on entretenait pour mieux la manier. 

Ce ne fut donc pas un hasard si Marc lui attrapa les hanches à peine entrés. Elle se retira aussitôt car c’était encore trop tôt. Il soupira, toujours avec ce même sourire d’arnaqueur, cet air semi-taquin qui essaie de camoufler ses restes de culpabilité.    

— Allez, c’était juste un jeu…

— Très réussi, je me marre encore. 

Alexandra s’enferma calmement dans la salle de bain, le temps d’éteindre toute la colère qui lui restait encore dans le ventre. Marc tomba la veste et s’assit sur le grand lit molletonné. Pour lui, ça devait être l’heure de baiser et rien d’autre. Pour patienter il regarda du porno sur son téléphone, ça lui prenait parfois, comme un ado seul dans sa chambre. Il était en train de se rincer l’œil avec des images de jeunettes cambrées sur leurs petites pattes, elles ressemblaient à la petite qu’il venait d’embrasser au bar. En d’autres circonstances, Alexandra aurait bien regardé une vidéo avec lui, mais il n’avait jamais osé lui proposer ce genre de choses. Lui et son manque d’initiative…

Loin d’imaginer ce qu’il faisait, d’ailleurs elle ne le voulait pas, Alexandra se réconfortait sous le puissant jet de la douche. L’eau était chaude, presque brûlante, et sa peau embrassait de légères rougeurs à son contact. On distinguait à peine son corps gracile à travers la buée pénétrante. Au milieu de cette chaleur, son esprit vagabondait et elle s’imaginait tromper Marc. Mais avec qui ? 

 

Le désir ne peut se prolonger qu’avec une personne qui nous pousse vers le meilleur de nous-même. Il ne suffit pas d’incarner le désir, un corps ne suffit pas.

Trompe qui peut, pas qui veut. Elle aurait qui elle voulait, elle le savait. Son problème, c’est qu’elle ne le voulait pas, elle ne désirait personne d’autre en particulier. L’instinct sexuel, ça ne fonctionne qu’avec quelqu’un qui est à notre hauteur. Le désir ne peut se prolonger qu’avec une personne qui nous pousse vers le meilleur de nous-même. Il ne suffit pas d’incarner le désir, un corps ne suffit pas. Il faut un esprit. Une puissance érotique pour que ça dure. Voilà pourquoi elle mettait vite fin à ses disputes avec Marc. Elle ne voulait pas que cette puissance diminue à ses yeux, il fallait oublier cette part de lui pour que le désir demeure intact. Sortie de la douche, elle enfila son doux peignoir blanc et regagna la chambre, les cheveux mouillés. Avant de sortir de la salle de bain, elle inspira un grand coup et s’efforça de sourire. 

— Alors monsieur le séducteur, quel est le programme ?

— Je ne sais pas, voyons voir… Je pourrais commencer par me déshabiller.

Marc manquait cruellement de répartie quand il ne maîtrisait pas les choses. Alexandra s’avança pour lui déboutonner sa chemise en lycra, il était debout. Elle commença par le haut et descendit peu à peu en s’appliquant. Lorsqu’elle atteignit les derniers boutons, Marc attrapa sa main et la déplaça vers son entrejambe. Il était comme ça, lui, toujours délicat. Alexandra savait qu’elle n’allait pas pouvoir prendre les choses en main ce soir. Non, elle allait devoir être sa chose. C’était un de ces moments où il voulait qu’elle soit soumise, elle le sentait à sa manière de la toucher. C’était ferme et directif. Après il serait doux, mais seulement après, elle le connaissait par cœur. Seulement, cette fois, il était plus ferme que d’habitude, quelque chose clochait. 

En l’embrassant, Marc lui agrippa les hanches sous le peignoir et enfonça le peu d’ongles qu’il avait sous sa peau. Ce n’était pas agréable. Seul son torse était doux, alors elle en goûta un peu au contour de ses tétons. Il se laissa dompter un instant, puis il la retourna fermement pour qu’elle s’asseye sur le lit. Elle pensait connaître la routine, il allait se mettre à genoux, lui écarter les jambes, et faire jouer sa langue. Seulement non, il n’en fut rien. Il se tint droit face à elle et déboutonna son pantalon qu’il baissa jusqu’au bas de ses fesses. Puis il lui attrapa ses cheveux humides et lui imposa toute sa vigueur à même la bouche. A même la gorge. Alexandra toussa, eut un renvoi. Mais que faisait-il ? Elle posa une main contre son ventre pour l’empêcher d’aller plus loin. Elle feignit l’amusement pour ne pas éveiller son embarras et lui demanda de ne pas trop s’étendre sur les préliminaires. Réactif, il la retourna dos à lui, bien fermement encore. Elle eut juste le temps de se positionner. Il entra en n’écoutant que son corps à lui, et prit tout le plaisir qu’il pouvait prendre, les abdominaux cognant contre ses fesses dociles. 

Il goûtait pleinement à « l’amour sans amour », comme l’écrivait Kundera. Quel pied, il la manipulait comme il ne l’avait encore jamais fait avant. Il s’éloignait de la perfection qu’il avait toujours voulu atteindre. Il y avait tant de mépris en lui, ça lui faisait du bien de pouvoir enfin l’exprimer, l’avouer, et le lui mettre en pleine face. Elle et ses contradictions, ses oui et ses non qui n’étaient toujours que des peut-être, elle l’avait rendu furieux. Marc n’aimait pas le gris dans ses plans de vie, il voulait la faire redescendre, elle et ses grands airs de petite fille, ne serait-ce que ce soir. Tant pis s’il lui avait fallu endosser un rôle pour être honnête, après toutes les désillusions qu’elle lui avait fait connaître, après tous ses petits pieux mensonges, il ne pouvait plus la désirer autrement qu’en la traitant comme l’insupportable petite garce qu’elle n’était pas.  

Alexandra était étourdie par sa manière de la prendre, littéralement, mais elle ne l’arrêta pas. Une petite cloison au fond de son cœur aimait le sentir prendre autant de plaisir. Pas assez cependant pour l’empêcher de regarder s’envoler ses derniers sentiments d’amour par la fenêtre de leur chambre, qu’elle ne lâchait pas de ses yeux culbutés. Elle trouvait tout cela très abject dans l’ensemble, Marc s’était lourdement trompé avec ce jeu. Elle n’avait pas besoin de découvrir quelque chose de nouveau en lui. Ce rôle les éloignait l’un de l’autre. Plus elle repensait à cette scène au bar, ce baiser qui avait tant semblé le libérer, et plus son corps se fermait tout entier, hermétique à l’amour.   

Elle aurait encore préféré qu’il succombe aux appels d’une autre, qu’il cède, plutôt qu’il convoite. Là, ce n’était plus lui, il avait endossé un rôle qui n’était pas le sien, mais qui existait tout de même en lui. Il venait de lui prouver qu’il était capable de l’humilier et c’était la dernière chose au monde qu’elle voulait voir et comprendre. Elle aurait même préféré qu’il l’emmène dans une boite à partouze. Là au moins, il n’aurait pas joué un rôle, et elle n’aurait pas eu peur de lui. Elle aurait juste eu peur de le perdre, juste un temps, ce qui n’aurait pas été une mauvaise chose. 

La personne instable, ça devait être elle, pas lui, pensait-elle. Sans cet équilibre, c’en serait fini pour de bon. Fini, bien fini. Ou mal. Il y avait de quoi être triste, mais à vrai dire, cette hypothèse commençait à lui faire du bien, ce fut comme un déclic. Alexandra prit soudain conscience de quelque chose. 

 

 

***

 

 

Elle ne l’aimait pas et elle ne l’avait jamais vraiment aimé. Alexandra pouvait enfin se l’avouer, leur relation était vouée à l’échec déjà bien avant. Ce n’était ni de sa faute, ni de celle de Marc, ils n’étaient simplement pas faits l’un pour l’autre. Pis, ils n’étaient encore faits pour personne.  

Alexandra était très torturée, un brin trouillarde. Elle avait besoin de combler un grand vide en elle. Vide de quoi, elle ne le savait pas, mais il fallait qu’il disparaisse. Marc s’en était chargé. Il était le premier qu’elle avait fait entrer dans sa vie, elle n’avait jamais vraiment partagé quoi que ce soit avant lui. Avant de le rencontrer, elle avait été très joueuse avec les hommes. Leur rencontre avait tout changé. Lui, il était si sûr de lui, il avait tant de projets, tant de ressources, il dégageait tant de charisme, il l’apaisait. Elle avait même fini par avoir besoin de lui, besoin de savoir qu’il serait là, quoi qu’il arrive. Là pour combler son vide.

 

Ce qu’elle aimait surtout, c’était la sensation de combler ce qui lui manquait.

Elle n’aimait pas spécialement passer du temps à ses côtés.  C’était même l’inverse, plus il partait et mieux c’était, elle adorait passer des moments loin de lui, elle était alors libre d’être elle-même. Tant qu’ils se retrouvaient la nuit, tant qu’elle ne s’endormait pas seule, ça allait. Il en était de même pour beaucoup de choses dans sa vie, Alexandra ne faisait jamais rien par goût. Elle travaillait pour ne pas être au chômage, elle faisait du sport pour ne pas prendre de poids, elle partait en vacances pour ne pas rester à la maison. Elle fuyait l’absence, elle fuyait le silence. Ce qu’elle aimait surtout, c’était la sensation de combler ce qui lui manquait. 

Mais elle se mentait à elle-même, elle n’avait vraiment pas besoin de Marc. Il ne la motivait pas et elle ne le voulait pas. Il l’attirait, mais pas assez, il y avait toujours ce petit quelque chose qui manquait et qui ne se débloquait pas. Elle ne savait pas dire quoi, mais ça n’y était pas. Il n’était pas l’homme qui lui fallait, et elle n’était pas la femme qui lui conviendrait. Ce n’était pas de l’amour mais de la dépendance. 

De son côté, Marc confondait l’amour avec l’accomplissement de soi. Ce qu’il voulait, c’était fonder son foyer, et il pensait qu’Alexandra ferait l’affaire avec ses bons gènes. Il était rongé par l’angoisse du temps qui passe, il avait peur de faire partie de ces hommes à qui on ne prête qu’une confiance farouche et mesurée. Ces hommes seuls, qui n’accomplissent que leur besogne, et qui ne laissent au monde qu’un plan épargne et quelques stock-options. Alexandra était à la fois son trophée et son investissement. Pas sa femme. Elle avait eu raison de réagir tout à l’heure, il ne la présentait jamais comme tel et ce n’était pas anodin. 

— Mon Dieu, tu as vu cette lune ? 

Ses émotions passées, Marc regardait par leur fenêtre, debout derrière le rideau entrouvert, pour admirer la nuit. La lune était grosse comme une boule de glace vanille gelée dans le ciel. Alexandra sortit de la salle de bain -oui, encore- et le rejoignit dans les reflets du rideau blanc. 

— Tu t’es déjà baigné un soir de pleine lune ? demanda-t-elle après avoir regardé longuement le ciel.

— Probablement, je me lave tous les soirs. 

— Je parlais de la mer…

— Ah ! Alors non, je ne l’ai jamais fait. 

— Tu aimerais ? 

— Quoi, là tout de suite ?

— Oui mon chéri, ce n’est pas demain matin qu’on fera un bain de minuit. 

En l’appelant « mon chéri », elle faisait ce qu’elle voulait de lui. Marc se laissa guider et ils partirent main dans la main vers le bord de mer. Ils enlevèrent leurs chaussures à hauteur du mini-golf et marchèrent sur l’herbe humide avant d’enfoncer leurs pieds dans le sable frais. Ils étaient seul, Le Touquet dormait. On n’entendait rien d’autre que le lent océan, blanc d’écume, en train de faire rêver le destin du monde. 

Alexandra se déshabilla et Marc suivit le pas, moins franchement. Ils laissèrent leurs habits sur le sable et coururent vers les premières vagues. La lune les regardait tomber les masques. Nus, ils ne trichaient plus. On ne se cache rien en pleine nature et ils le savaient bien. C’était le moment de tout se dire, même ce qui faisait peur, mais ils n’en firent rien. Les jambes dans la mer, ils s’enlacèrent contre le choc des vagues abruptes. Ils étaient beaux à regarder et, pour rien au monde, on n’aurait voulu les séparer. 

Ils s’en voulaient de s’en vouloir. Ils connaissaient leur faille, celle d’être un peu vides. Ce qui leur manquait, c’était un goût, une identité. Au nom de leurs manques, ils manquaient toutes leurs relations à force de demander qu’on les soigne. Il leur manquait une passion, une expression singulière, au-delà de leur couple, pour donner sens à leur existence. 

Etre désirée, c’était sa seule fierté. Devenir père, c’était sa seule option. Il leur fallait une révélation. Car ce qu’on aime en vérité, c’est une âme, c’est l’irremplaçable. Tout le reste peut disparaître, l’intelligence, la force, la beauté physique… Il suffit d’un rien pour que ça disparaisse, l’œil ne voit que ce qu’il veut. Mais l’âme, elle, elle reste entière. Quand on l’aime, on l’aime pour de bon. 

— Je me sens minable, Alex. 

— Et moi j’ai peur.

— Je n’ai rien de beau à te dire.

— On est cons, hein.

— Infiniment cons.

— Condamnés à l’échec.

— Irrécupérables.

— Immatures. 

— Insatisfaits. 

— On nage dans le déni.

— Et dans le mensonge aussi. 

— Pauvre con.

— Petite conne. 

On les aperçut s’embrasser au loin avant d’oublier le firmament de leurs silhouettes dans la tendresse de la nuit. Quand le jour se leva, il ne restait qu’un souvenir. Le sourire lointain de deux étoiles échouées qui avaient oublié de briller. Aujourd’hui elles rappellent, à qui veut bien l’entendre, que chaque nuit est nouvelle, et que rien ne s’oublie. Car la nuit est belle, même quand elle nous perd.     

A l’aube d’une rupture, on se demande souvent comment se récupérer, mais c’est une mauvaise question. La bonne, c’est de comprendre comment s’oublier pour mieux s’aimer. Oublier l’orgueil, l’ennemi du monde, qui nous trouble de l’intérieur et nous donne l’illusion d’être ce que nous ne sommes pas. C’est-à-dire des choses, qui se comparent et qui se remplacent, des profils, des genres, par lesquels on passe avant de les fuir. 

Sans âme l’amour est mort. Mais pour la première fois, nos deux amis l’avaient sentie vibrer, au plus profond de leur désolation. Ils étaient enfin libres d’aimer. D’aimer et de s’aimer. C’était tout ce qui leur manquait. Pour comprendre les fautes d’une personne, il faut connaître ses désillusions. Grâce à ce week-end ils se comprirent, dans le meilleur et dans le pire. Pour la première fois, ils n’avaient plus envie de se fuir. 

 

 

Fin

 

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