Lille est une fête comme une autre

Vous trouvez ça beau, Lille ? Si vous me répondez oui, d’emblée, je dirais que vous mentez. Bien sûr que Lille est belle, elle est poésie, elle est grandeur, elle fait partie de ces villes qui vous rentrent dans le cœur. Mais ce n’est pas si facile, ce n’est pas si vrai. Lille n’est pas une ville sur laquelle on se retourne. Elle ne brille pas plus qu’une autre. Elle est comme elle est.

Je discutais avec ma petite renarde câline (comprenez ma petite amie) un de ces jours de printemps sur la terrasse de La Place, celle qui est plantée devant la Vieille Bourse, cette belle maison pleine d’allure avec ses dorures, ses sculptures et son haut toit d’ardoises. Le temps était bon, nous étions bien. Ma renarde m’avoua alors une chose : elle ne s’imaginait pas vivre autre part qu’à Lille.

Je me demandai alors si un touriste, de passage chez nous, s’imaginerait y vivre lui aussi. Aurait-il envie de s’y installer un jour ? Pourrait-il être touché par la foudre de l’amour après en avoir fait le tour des pavés ? Je dois dire que j’en doute.

 

 

J’en doute car Lille est très banale. Très terne aussi. Si cela vous choque, respirez un bon coup, fermez les yeux et essayez de vous plonger dans notre chère cité comme si vous la découvriez pour la première fois. Vous y êtes, ça y est ? Alors allons-y, marchons. Vous êtes dans le cœur de ville, vous traversez ses artères centrales, avec sa palette de boutiques, de cafés, de lieux de vie. Vous sentez le parfum des petits pains, « les quatre pour trois euros » chantonne la vendeuse. Vous atteignez le Palais des Beaux-Arts, vous prenez cinq minutes pour vous asseoir sur le rebord voûté de la fontaine ovale, vous regardez les âmes faire leur bout de chemin, puis vous reprenez le vôtre. De ruelles en boulevards, vous marchez, vous marchez… Et soudain, plus rien. Plus rien ! Tout autour, c’est vide, il y a comme un goût de misère dans les faubourgs populaires. Wazemmes a son petit charme mais, très vite, on s’aperçoit que c’est sale, que c’est triste, mal fagoté. Passé le cœur de ville et ses allées cousines du Vieux Lille, le jeu s’arrête, on n’essaye même plus de vous faire rêver. Tout semble en marge, il n’y en a que pour le centre.

De jour comme de nuit, Lille est étroite, on le sent et on le sait.

Ce centre où, le week-end, une foule épaisse et toute serrée s’amasse comme dans la plupart des grandes villes. Une foule qui s’engouffre dans les boutiques, ces petites ou grandes enseignes que l’on retrouve partout ailleurs en France et ailleurs dans le monde. Cette masse aux accents électriques va ensuite remplir les chaises en osier et en plastique des terrasses de la place Rihour. Terrasses qui, Dieu merci, ont tout de même gardé une part d’identité face à la déferlante moderniste. Mais il en faut plus pour un coup de cœur, un touriste honnête nous le dirait sans détours : Lille est une fête, mais une fête comme une autre. Elle nous charme, mais sans plus. On en fait vite le tour, il n’y a pas grand-chose à vivre, pas grand-chose à voir.

« Oui, mais il y a les nuits », répliqueront déjà les mécontents. Eh bien parlons-en de ces nuits. Elles s’éteignent bien vite. Vous trouverez sûrement votre compte rue Royale, Solférino ou Masséna. Un bar à cocktails, un bar à vin, un irlandais, un africain, un vaguement rock. Ajoutez-y quelques clubs aux allures de boîtes de nuit, quelques endroits communautaires et vous pouvez imaginer le tableau des nuits lilloises. Il y a de très bons bars, on y passe de très bons moments, à en oublier nos échecs et nos soucis, mais là comme ça, quand on y entre pour la première fois, j’imagine mal la foudre tomber. Là encore, il n’y en a que pour le centre, le milieu et ses quelques branches.  De jour comme de nuit, Lille est étroite, on le sent et on le sait.

 

 

Vient alors Lille endimanchée, les matins de soleil au Bois de Boulogne, les crépuscules le long de la Deûle. On y croise les gentilles familles, les couples, les chiens et surtout les joggeurs. Ils forment à eux tous une joyeuse cohue dominicale qui se déplace d’un point à un autre dans une atmosphère faussement calme et détendue. On se dit qu’on aime ce qu’on voit, mais on a bien vite envie de rentrer chez soi pour retrouver cette sérénité perdue, que la foule nous a volée à la nature.

Voilà donc Lille, ville de charme, ville sympa… Pour une semaine ou un week-end. Qui n’y vit pas, n’aura pas envie d’y vivre. Voilà ce que je crois. La plupart des touristes ne trouveront pas chez nous ce qu’ils cherchent. On craque tout de suite pour l’éclat de la Côte d’Azur, pour la blancheur immaculée de la pointe des Alpes, pour les vignes de Gironde, pour la frénésie et l’élégance parisiennes. Mais pour s’attacher à notre ville, et à notre région, il faut des raisons plus profondes, plus intimes.

Pour s’attacher à notre ville, et à notre région, il faut des raisons plus profondes, plus intimes

On n’aime pas Lille au premier coup d’œil. Et je parle d’amour, pas de coup de cœur. Moi j’aime Lille, le cœur de mon Nord, rien n’est contradictoire dans ce que j’écris, j’en parle juste sans complaisance. Il faut avoir marché chaque matin le long de la rue des Postes, croisé ces mille visages, ces mille expressions colorées pour faire craqueler le vernis de tristesse que le quartier avait laissé s’installer. Il faut avoir baigné dans cette atmosphère insomniaque, jamais crevée, jamais crevante. Il faut s’être pris d’affection pour ces petits bistrots, pour ces coins de bars où l’on bavarde en petit groupe à la fraîcheur du soir. Ces petits riens qui ne vantent rien, et où tout peut se passer. Tous ces petits tout, où se forme la vie, les premiers regards, les premiers rencards. On connait la suite.

 

Il faut avoir traîné l’été dans les rues mortes, muer sa solitude en souvenirs. L’été, Lille est dépeuplée, on la délaisse pour rejoindre les touristes d’hier vers leurs terres éclatantes, aux sourires d’ivoire. Alors elle se dévoile, on lui parle. On prend plaisir à ouvrir une bonne bouteille en Citadelle, devant nous l’eau coule toute douce et, à la lumière du crépuscule, on se redécouvre dorés, on refait le monde, notre petite ville s’émerveille.

Et puis il faut reconnaître tous ces ciels changeants, toutes ces saisons nouvelles. Lille en automne, Lille en hiver, quand la clarté devient vaporeuse et qu’elle nous emmène dans la plus belle de ses atmosphères. Il faut se laisser aller tout simplement, lui donner de son temps et l’accompagner. Elle a compris, dans sa belle sagesse, qu’on ne contrôle pas grand-chose dans nos vies et qu’il faut s’émerveiller à partir de pas grand-chose. Elle nous offre tout ce qu’il y a de plus beau à offrir pourvu qu’on soit capables de le saisir. De ses charmes veloutés aux souvenirs fugitifs, Lille nous aime profondément et en secret. Alors aimons-là au grand jour et laissons aux touristes le temps d’avoir le temps.

 

 

Fin

 

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