La tentation d’exister

 

– Il est parti.

Sous un ciel fuyant, les jambes vacillantes sur cette terre qui n’avait plus rien de ferme, Josué pleurait. Sa première larme était celle d’une tristesse suspendue, l’éclosion d’un supplice, qui guette et qui se prolonge. Elle venait de glisser lourdement sur sa pommette, comme une pluie qui s’étire sur une vitre à l’épreuve du vent. D’une main lourde et abîmée, il l’essuyait, déviant le geste par maladresse sur son épaisse moustache, simple duvet au milieu de toute sa dureté écorchée. De l’autre, il tenait une lettre, tulipe noire de ses prochaines nuits blanches. Elle était pleine de mots durs, pleine de mots de peine. 

– Quand ça ? Fais-moi voir…

Marie venait de sortir ses mains douces de l’évier,  elle les essuyait sur le chiffon rugueux, rouge et délavé, qui pendait sur le rebord de la vaisselle. Un filet de lumière du crépuscule s’échappait de la fenêtre en face d’elle, son visage avait l’éclat d’une de ces plumes qui s’échoue sur un morceau de bitume. Amie du temps présent, elle n’exprimait aucune crainte, aucune peur. Elle parlait à son mari d’une voix résolument calme et apaisante. La lettre n’y avait rien changé.     

– Son vélo n’est plus dans le garage, il est vraiment parti.

– Josué, quand est-il parti ?

– Je ne sais pas, je n’ai rien vu ! Je n’ai rien vu venir…

Elle le blottit contre son cœur, corps de réconfort, et laissa pleurer l’homme qu’il était. Elle savait que ça arriverait, que leur fils partirait. Il ne fallait pas céder aux angoisses. Marie, pleine de grâce, réunissait ses pensées. Son regard s’égara vers la fenêtre de lumière, vers cet horizon incertain que leur fils venait de poursuivre. Là-bas, vers ce monde de pulsion, ce monde véritable et primitif. 

– Ses médicaments sont toujours là, Marie. Il ne les a pas pris avec lui.

– Je m’en doute Josué. Mais restons calmes, tu veux ?

Elle n’était pas inquiète. Au fond, ce qu’elle souhaitait à son fils, c’était un peu d’infortune, quelques cicatrices, car on finit incomplet à force de rester intacte. Mais ça, elle ne pouvait pas le dire.  

 

*

 

Il aurait voulu que tout brûle, le petit Daniel, alors il est parti, pour ne faire de mal à personne. Dans un bain de feu, il aurait pu tout oublier, sa vie et ses souvenirs, toute trace de lui, passée et à venir. Personne ne comprenait à quel point il se consumait au fil des jours, il n’était à sa place nulle part, comme si le monde tout entier le rejetait. Tout étouffait. C’était un peu de la faute de sa maladie, cet amas de poussière dans les poumons, mais pas seulement. Il y avait comme un mauvais parfum en lui qui devenait familier, et l’imprégnait tout entier. L’impression, incessante, d’être toujours en retard et au mauvais endroit. Il ne voulait pas devenir ce que la vie faisait de lui. Se définir, c’est se limiter. Être, c’est être coincé. Ça devait cesser. 

Alors, oui, il aurait voulu que tout brûle, la maison, le jardin, le village, Cassel tout entier. Tout, pour que l’on comprenne, et qu’on le comprenne. Avant de partir il avait laissé une lettre, il ne voulait pas que ses parents pensent à un enlèvement. Quand il enfourcha son vélo, celui qu’on venait de lui offrir pour ses quatorze ans, il était trop tard pour les regrets. Sous le soleil couchant, le ciel avait déjà les yeux qui saignaient et des cicatrices plein la tête, le vent allait tourner. Il voulait d’abord rouler vers la mer, vers Leffrinckoucke et son blockhaus tout recouvert de verre, joyaux d’un autre monde, que son père lui avait fait découvrir quand il était enfant. Il dormirait là-bas, puis il déciderait ensuite où aller. Pour le moment, il n’en avait aucune idée. Il s’en allait sans passé, la nuit pour seule adresse. 

 

Dans sa lettre, Daniel ne demandait pas pardon, il donnait juste des explications. Quelques fautes de grammaire trahissaient son jeune âge, mais c’est bien tout ce qu’il lui restait de son innocence.  

Adolescent au regard profond et insolent, il était déjà habité d’une grandeur secrète. Un peu la même qu’ont ces hommes du monde qui ont connu ce qu’il y a de mieux. Il était dur et foudroyant, d’une clarté redoutable. Daniel avait la crinière noire de sa mère et la peau dure de son père, mais à l’intérieur il venait d’ailleurs, c’est ce qu’il essayait d’expliquer dans sa lettre. Et cet ailleurs l’appelait. 

Il était en train de quitter Cassel sans se retourner, ce bout de Flandre où il avait toujours vécu. Cette vieille cité d’histoire, haute et fière, au beau milieu de la terre plate. Il descendait les petites rues en zigzag, raides et étroites, avec leurs pavés qui font claquer des dents et trembler les os. Daniel glissait vers la terre et le vent s’étendait sous sa peau. Il guettait dans le ciel couchant la dernière colombe qui rejoindrait la nuit.  

Une ultime courbe et le voilà qui terminait sa course sur une petite rue qui finissait en pleine campagne au milieu des champs. Il y avait du blé, du houblon et de la justesse d’âme. Le béton glissait comme un tapis de nuage. Son cœur se relâchait de sa lourdeur, le petit Dany respirait enfin. Il remonta lentement et s’arrêta à mi-côte pour contempler l’immense profondeur de la plaine flamande. Le soleil inondait son monde de ce qu’il lui restait d’or. Les carrés verts et les carrés roses offraient un revêtement splendide au bord de ces routes droites qui traçaient leur sillon aux lignes blanches. Et l’ombre d’un grand nuage se promenait en chemin, lent et solitaire, pour accompagner son rêve.

Longtemps, Daniel avait voulu partir car, longtemps, il n’avait pas compris d’où il venait. Chez lui, son vrai chez lui, ce n’était qu’un voile, un idéal, une idée lointaine et indistincte du bonheur. Ça ne pouvait pas être à Cassel, ni ou que ce soit en Flandres. Mais ce bref instant de grâce qui le parcourait était en train remodeler ses jeunes certitudes. Il se passait quelque-chose de fort comme la mort, une merveille dedans, avant d’être dehors.   

Il se passait quelque-chose de fort comme la mort, une merveille dedans, avant d’être dehors.   

Daniel contemplait sans compter. Au loin il y avait le Mont Noir, son bois sombre et épais qui trônait au sommet des plaines claires. Et plus loin encore, son jumeau, le Mont des Cats, en haut duquel s’étaient enfermés les moines trappistes pour se recueillir dans la pensée éternelle, libérés de tout ce qui est inutile. S’effacer pour se façonner, il y avait là une idée qui séduisait Daniel. Enfant, rien n’était simple mais rien n’était triste. La maladie était là, mais il n’était pas la maladie. Puis la gifle du monde réel l’avait surpris, elle lui avait laissé une grande marque rouge que tout le monde pouvait voir aujourd’hui. La marque de la honte. Il voulait qu’elle s’en aille, et lui avec. Il voulait renaître. 

Sur son vélo, le petit Dany traversait maintenant Wormhout et son air de jardin. Son lion de sable, blason d’or, qui sommeillait le long de l’Yser, doux fleuve tranquille. Son kiosque où l’amour se réconforte, ses maisons aux briques de sable, au grain dur, comme le lion, qui nous rappellent à leur manière l’aspect des porcelaines. Ses rues nettes et claires qui mènent au littoral. 

Il ne restait plus qu’un fil de soleil quand il arriva à Bergues, paisible et dormeuse. Il leva la tête vers son beffroi carré, cette grande tour au casque pointu, inscrite dans ce présent qui n’appartient pas au temps. S’il l’avait eu, ce temps, il aurait bien flâné entre les les ruelles et les canaux de la vieille ville. Mais il voulait retrouver son blockhaus de verre avant que la nuit ne soit trop sombre. Alors il roula, plus vite cette-fois, pour atteindre son but. Il toussa, aussi, plus fort encore. 

Le  long du canal de Furnes, le vent demandait à Daniel de se calmer. Il y avait suffisamment de paix pour tout le monde, il ne fallait pas lui courir après. Mais Daniel voulait se dépêcher, il n’était plus réceptif à la beauté, comme si son corps voulait lui rappeler qu’il était mortel et que le temps manquerait. Il était maintenant aux portes des dunes, à quelques pas de son but.  

La lune avait givré le sable en grains de diamant. Pieds nus, comme en vacances, Daniel se laissait emparer par ce froid qui lui rappelait la vie. Il ne se souvenait plus très bien où était son blockhaus, il dut marcher plus longtemps qu’il ne le crut. Le choc des vagues sur le chemin sonnait comme une de ces musiques qui vous extirpe du monde, ce monde qui semble nous tenir alors que nous le tenons nous-même. Les étoiles s’éveillaient et Daniel avançait. 

Soudain son pied buta sur quelque-chose de flasque. Il baissa les yeux et vit ce corps de mouette inerte, les ailes échouées, son grand bec ouvert qui n’avait plus rien de franc. Elle n’était plus qu’un amas de chaire odorante qui s’évaporait lentement pour laisser la place à celles qui respiraient encore. Cette vision brusque et soudaine choqua le petit Daniel. Il toussa de plus belle. Son cœur tout entier se serra et sa poitrine eu bien du mal à s’ouvrir. Ça y est, la crise, c’était elle. Elle arrivait. Comment avait-il pu penser qu’il s’en débarrasserait ? Ses yeux se perdirent dans ceux de la mouette, vidés de leur feu, et sa tête se mis à tourner. Il y avait en face de lui la vérité qui nous fait horreur.

Suffocant, il reprit son chemin comme il put vers la maison de verre, ce rêve tranquille. Son pas était laborieux et étourdi, Daniel perdait toute conscience. Il toussait, il toussait, et les vagues lui répondaient quelque-chose d’éloigné et d’étrange. A force de marcher, il aperçut enfin la forme du blockhaus. Dans un dernier effort, il avança à sa porte, puis s’écroula sur le sable, comme un pétale mourant. 

 

 

**

 

– Tu penses qu’il y sera ?

– Je ne le pense pas, j’en suis sûre.  

Josué et Marie roulaient vers le bord de mer à la recherche de leur fils. Marie conduisait, elle savait où le trouver. C’était une affaire d’instinct, une forme de destin, un lien plus fort que la conscience seule ne le permet. Josué, lui, n’en pouvait plus de s’inquiéter pour Daniel. La peur l’avait anéanti, il ne savait plus penser, plus se projeter. Il s’en voulait beaucoup. Il aurait aimé être assez fort d’esprit pour que Daniel s’en inspire, et l’écoute. « Jamais il ne serait parti s’il m’avait vu comme un vrai père », pensait-il. Et maintenant que sa vie était en danger, il pensait fort, trop fort, à tous ces moments qu’il avait manqués. Tous ces souvenirs qui n’existeront jamais et qui auraient fait d’eux, deux âmes complémentaires.

Le vent soufflait de grandes bourrasques maintenant, Marie et Josué se hâtaient dans l’obscurité. Ils venaient d’atteindre la digue de Leffrinckoucke, d’un vide éloquent. Aucune voiture, aucun passant, ils étaient seuls face au vent, les yeux affaiblis, cherchant un plan. Fallait-il partir tous les deux dans la même direction, prendre chacun sa trajectoire ? 

– Il sera là, Josué. Fais-moi confiance.

– Tu as son aérosol ?

Marie pris la main de son mari et le mena vers le sable. Ils regrettèrent de ne pas avoir pris de lampe-torche, on n’y voyait presque rien à cause des nuages qui recouvraient le ciel. Mais Josué reconnut tout de même, au beau milieu de cette ombre, les traces qu’avaient laissées le vélo de son fils. Il courut alors, d’un pas lourd et fort, en sa direction. La même que celle du blockhaus.  

Pourvu qu’il vive, priait Josué, l’âme en bataille. Pourvu que j’aie le temps. La puissance de sa fragilité faisait de lui un autre homme, il ressentait ce je-ne-sais-quoi qu’on éprouve à l’approche d’une grande souffrance, ce nouveau ressenti de vie, cet oubli de tout ce qui n’est pas essentiel. La tentation d’exister. 

Le vélo, il vit le vélo. Il était échoué, déposé là comme ça, sans Daniel. Marie rejoint Josué, ils virent ensemble la carcasse de mouette qui gisait à côté. Les bourrasques faisaient s’envoler quelques plumes fugueuses qui se détachaient de son corps. Il y avait, dans l’air, une odeur de mer instable.    

Ils avancèrent ensemble vers le blockhaus, Daniel était là à terre. On le voyait à peine mais ils comprirent tout de suite ce qui était arrivé. Le cœur étranglé, Josué se précipita vers lui et s’écroula à genoux. Son fils respirait encore, il leur restait du temps. 

Le visage de Daniel baignait dans le clair de lune, les yeux perdus. Josué l’aida à reprendre son souffle et lui déposa l’aérosol entre les lèvres pour qu’il inspire. Il inclinait vers lui la tête de son fils, de sa grande main épaisse et sauveuse. La vie revenait. De loin, Marie pouvait admirer le reflet de cette scène découpée à travers les brillants bouts de verre du blockhaus. Elle ne voulait pas s’immiscer. Si la mort est une certitude, il en va de même de l’instant.    

Les vagues se déchaînaient d’écume dans une humeur de tempête. C’est toujours tonitruant d’échapper à la fin d’une vie. Daniel toussait et revenait à lui. Josué embrassa son front de tout son amour et ne s’en détacha plus. Le temps lui-même n’existait plus. 

 Cet enfant, ce nain, est un géant, pensait Marie.

Cet enfant, ce nain, est un géant, pensait Marie. Malgré lui, il avait tout appris, il avait tout compris. L’instant est plus fort que l’idéal, on peut vouloir tout quitter mais la vie ne nous quitte pas. La mort n’est pas la fin de la vie, on meurt même souvent, pas que le jour de sa mort. La vie a un sens car elle a une fin. La vie consiste à mourir plusieurs fois. 

En fuguant, Daniel avait voulu s’échapper de chez lui et de lui-même, fuir ce qu’il connaissait à peine. Et il s’est trouvé, il s’est révélé. Plus tard, il pourra le dire ; ce sont les souvenirs qui font le lieu. Chez soi, c’est là où on a vécu pleinement. Chez lui, c’était sa famille. Nous sommes les héritiers des désirs et des peurs de nos parents, du meilleur et du pire d’eux-même. Nous voulons leur ressembler et, à la fois, nous ne le voulons pas. Jusqu’à ce qu’ils nous sauvent…

 

– Et si on rentrait chez nous ? Souffla Marie. 

 

Et ils rentrèrent chez eux, là où la vie éclate. Là où le jour est toujours nouveau. 

Ils rentrèrent, chez eux. 

FIN

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