Francine

Francine vécut encore le dernier mois de l’hiver, celui qui accroche les flocons de neige pour transformer le sol en ciel. Elle le passa tristement, sur son siège électrique en velours, face à la fenêtre de son appartement d’un immeuble HLM de la rue Carpeau, à Roubaix, qui donnait sur une longue route où les visages et leurs ombres avaient fini par devenir familiers. Une longue route au bitume sombre, plein de crevasses, où l’on voyait se dessiner de nouveaux continents quand il pleuvait. 

Elle devinait l’heure qu’il était au passage des voisins d’en face, tant leurs journées se ressemblaient. Et elle aimait deviner l’heure du midi toute seule, alors quand c’était le cas, elle prenait une grande inspiration pour se lever de son siège, les jambes lourdes, et marchait tout doucement vers la cuisine pour y réchauffer un plat surgelé. Elle adorait cuisiner, avant. Des épinards à la crème, du filet de colin chapelé, des frites fraiches… Pour son fils et sa fille, un peu aussi pour son mari, elle pouvait y passer des heures dans ses plus belles années, emmitouflée dans des vapeurs au parfum qui donnait faim. Jean et Marie, ses enfants, adoraient lui piquer des petits morceaux de poisson en douce, quand elle les laissait reposer dans une assiette sur les radiateurs, pour que la chapelure prenne. Léon, leur père, plongé dans son journal, ne remarquait rien.

Francine avait continué à cuisiner pour ses petits-enfants jusqu’à ce qu’ils arrêtent de venir la voir. Mais c’était devenu trop dur à cause de sa santé. Ses poumons étaient capricieux et elle devait se déplacer avec une machine pour leur redonner un souffle d’air frais, à l’aide de tuyaux, deux fins serpents en plastique transparents qui s’accrochaient à ses narines. C’était la petite Danièle, sa voisine du dessus, qui lui cuisinait quelques douceurs de temps en temps. Une jeune veuve, maman d’un ado, à la peau rosée sur un visage franc marqué par quelques années difficiles. Elle disait que les petits plats de supermarchés, c’était pour les gens seuls et ceux qui n’aiment pas manger, alors elle veillait au grain. Elle lui faisait aussi le ménage tous les quinze jours contre un petit billet. Danièle était au chômage, elle voulait bien travailler mais personne ne voulait de ses services. Elle fut contente quand son Maxence, seize ans, pas très doué à l’école, décrocha un job comme apprenti menuisier. Il commençait tôt et ramenait un exemplaire du Nord Eclair à Francine quand il rentrait en début d’après-midi, c’était celui de l’atelier, tout le monde l’avait déjà lu pendant le café. Elle le lisait plusieurs fois par jour quand elle s’ennuyait. 

Le Maxence faisait plus que son âge depuis qu’il travaillait. Quand elle voyait ce grand gaillard au crâne rasé lui faire signe en bas de sa fenêtre, assis sur le scooter qu’il s’était acheté avec sa paie, elle repensait à ses jeunes années au turbin, chez Rossel, l’ancienne teinturerie de la rue d’Isly. Elle avait le même âge à l’époque. C’était le temps où elle allait au cinéma de quartier à l’avenue du Coq français pour retrouver des amis et fréquenter des garçons, l’esprit libre et le cœur encore vierge. Ailleurs c’était plus dur, sa mère lui mettait des bonnes roustes quand elle la voyait avec un jules. Hors mariage ça ne se faisait pas, qu’auraient dit les voisins si elle tombait enceinte ? Une vieille question d’honneur. Mais est-ce qu’ils le savaient, les voisins, qu’elle versait la moitié de son salaire à ses parents, pour les traites de la maison ? Six enfants, ça coûtait. Plus jeune encore, elle traversait Mouscron pour récupérer du tabac et du beurre pendant la Guerre, des produits de luxe qui se vendaient bien, ça lui faisait son dimanche mais elle devait cacher sa monnaie pour ne pas s’en faire voler une partie par ses parents ou ses frères et sœurs. 

A y repenser, elle les aimait bien quand même. Elle se souvenait de son père qui lui ramenait une couque quand approchaient les fêtes de Noël, les piles de bonnes crêpes au beurre à la Toussaint. Ce qu’elle préférait, c’était le pain, mais le gris, avec des grosses croûtes. On ne mangeait du pain blanc que le dimanche et, faute d’habitude, elle ne l’aimait pas. Avec ses frères et leurs amis, elle jouait au foot dans les courées de Roubaix, à côté de la rue Jules Guesde. Et à l’abri des regards adultes, elle fumait ses premières cigarettes, des Gitanes. Elle avait huit ou neuf ans.

A ses petits-enfants, elle répétait sans arrêt ; « faut jamais fumer, pas une fois, sinon on finit malade comme moi ». Quand ils avaient passé l’âge, elle n’osait plus leur dire car ils venaient de moins en moins. Au début ils accompagnaient leurs parents le dimanche et elle leur donnait toujours une pièce. Ils ne parlaient jamais beaucoup, et ne restaient jamais longtemps. On aurait dit que ça les essoufflait de parler fort pour ses vieilles oreilles. Elle était devenue tellement sourde qu’on entendait le son de sa télé dans tous les couloirs des six étages de l’immeuble. A la fin elle ne l’allumait même plus, personne ne se plaignait du bruit mais ça la gênait de se faire remarquer. C’était dans son caractère, elle n’aimait pas ça. Quand ses poumons avaient commencé à la faire trop tousser, elle avait honte d’être dans cet état devant sa famille. Alors, quand les excuses devenaient de plus en plus grossières pour expliquer l’absence des petits le dimanche, elle disait « Bah, je les comprends ! Une vieille comme moi c’est triste ». Il n’y en avait qu’un qui lui rendait souvent visite, Pierre, le fils unique de sa fille. C’était son préféré, elle ne le cachait à personne. Il avait une sensibilité que les autres n’avaient pas, il savait écouter, ça se voyait dans ses yeux, et il savait parler de choses qui l’intéressaient vraiment, à elle. Elle pleura quand il lui annonça qu’il partait étudier à Paris, à Sciences Po. Elle était heureuse car personne dans la famille n’était allé aussi loin, mais c’était des larmes de chagrin qui ruisselaient sur son visage, car elle savait que plus personne ne lui parlerait comme il le faisait. Bien sûr il y avait le téléphone, mais c’était différent, les âmes semblables sont faites pour être rapprochées. Elle espérait vivre encore assez longtemps pour assister à son mariage, et qu’il soit meilleur que le sien. 

Francine s’était mariée jeune avec Léon, un soldat polonais qui venait de s’installer dans le quartier. Elle l’avait épousé pour pouvoir quitter la maison des parents, à l’époque on ne parlait pas de sentiments. Ils s’accordaient bien, c’était suffisant, et il avait le sens de la famille. Il apprit la couture et elle l’aida à faire des costumes jusqu’à la retraite. Un jour, il en fit un pour Claude Lellouche, le réalisateur, mais ça n’est jamais allé plus loin. Francine avait de bons souvenirs de son Léon. Les voyages en Pologne où l’on revenait avec des kilos en trop à force de manger des Platskys, ces crêpes à la pomme de terre qui vous remplissent l’estomac pour une semaine. Les parties de belote qui finissaient en douces engueulades. Les Noëls passés à l’appartement avec les enfants, celui dans lequel elle vécut encore son dernier. Mais tous ces souvenirs n’enlevaient rien à son amertume. Elle lui en voulait encore de s’être donné la mort un soir de mai. Le pauvre homme avait une tumeur et il ne voulait pas partir sur un lit d’hôpital, alors il apprit à faire des nœuds de marins, pour voguer vers cet horizon inconnu où les anges vous chantent des louanges. 

 

La mort lui faisait peur. Aux autres, elle en parlait avec détachement

Elle n’avait plus que Marie et Jean, mais surtout Marie, qui lui ramenait les courses chaque vendredi. Elle lui rapportait du pain gris, celui avec des grosses croûtes. Une bouchée et elle repensait à toute sa vie passée. Pourquoi continuer, qu’elle se demandait. Certains jours elle voulait en finir, comme Léon. Marre de cette maladie, marre de ne plus pouvoir marcher sans suffoquer, marre d’être cloîtrée, marre d’être incomprise, marre de Roubaix qui ne la surprenait plus jamais. Elle voulait se jeter par la fenêtre, et puis c’est cette idée folle qu’elle finissait par rejeter. Qu’en penserait Pierre ? Et les voisins, que diraient-ils ? Et si on en parlait dans le Nord Eclair ? Non, il fallait vivre, et avoir le courage de se laisser faire par le destin. 

La mort lui faisait peur. Aux autres, elle en parlait avec détachement, une sorte d’humour vaguement malsain que se permettent les anciens. Mais en elle-même, c’était l’angoisse qui dominait. Un soir elle manqua de mourir. Elle s’était couchée tôt, un peu vaseuse. La nuit était claire et une petite brise faisait parler les arbres, et pourtant elle manquait d’air. Allongée sur son lit médical, aménagé pour ne pas qu’elle tombe dans son sommeil, son visage éclairé par la lune se crispait, elle ouvrait grand la bouche mais l’air ne passait plus. Elle avait tâté des doigts le bout de ses tubes à oxygène et s’était rendue compte que rien n’arrivait à ses narines, la machine ne fonctionnait plus. Elle avait alors rampé sur le balatum, suffocant comme dans un sauna, et atteint la boîte à oxygène. Elle l’avait rallumée à temps et repris peu à peu son souffle, affalée sur le sol jusqu’au lever du jour, avec juste le dossier d’une chaise pour reposer ses bras. C’était la faute du jeune infirmier qui lui faisait ses soins. C’était un de ses premiers jours et il avait cru bon d’éteindre en partant l’interrupteur de la multiprise où était branchée la machine, pour lui faire économiser de l’énergie. Il avait éteint l’engin en même temps, sans s’en rendre compte.  

Elle n’osa pas en parler à Marie tout de suite, mais son silence lui fit comprendre toute l’étendue de sa souffrance. Quand elle lui expliqua la chose, elles pleurèrent toutes les deux. Mais elles ne se prirent pas dans les bras, ce n’était pas leur genre, et Marie avait toujours eu peur de sa mère, pour avoir été élevée à la dure. Peu de sorties, beaucoup de corvées, et de reproches. C’était assez pour crisper un être. Pourtant elles se téléphonaient tous les soirs, souvent pour se raconter les mêmes choses d’un jour à l’autre. Francine lui demandait toujours ce qu’elle avait reçu comme courrier. Les coups de fil pouvaient durer cinq minutes, comme une demi-heure. C’était toujours elle qui posait les questions. Depuis l’épisode de la machine à oxygène, elle pensait à la mort comme une vérité prochaine, plus comme un fantasme absurde. Son esprit passait tout au crible, le cercueil, le cimetière, le jour où ça arriverait, et le temps qu’il ferait. La crémation ou l’inhumation ? Elle n’était plus trop sûre, on lui avait raconté que l’église interdisait les chrétiens de partir en cendres. Et puis combien viendraient à son enterrement ? Elle avait perdu de vue tous ses frères et sœurs encore vivants, ils n’avaient jamais été très causants mais, tout de même, ça ferait drôle s’ils ne venaient pas. Combien ne pleureraient pas pendant la cérémonie ? Et son corps, qu’adviendrait-il de son corps avant d’en arriver là ? Elle avait peur d’être morte pendant trop longtemps avant qu’on la trouve, elle se demandait s’il y aurait des odeurs dans l’appartement, et dans les couloirs. C’est peut-être pour ça que Danièle vient tous les jours, pensait-elle, c’est pour voir si je suis morte. Elle avait peur de l’agonie aussi, elle ne voulait pas que ça lui fasse mal comme le soir de l’accident avec la machine.   

 

Il y eut un petit attroupement quand l’ambulance partit en clignotant dans la nuit, comme une guirlande de fêtes.

Pour la première fois, elle demanda à entrer à l’hôpital. Cela surprit Jean, sa mère avait toujours refusé l’idée quand il lui en parlait. Elle aborda le sujet dignement et personne n’alla contre ses mots. Marie s’y attendait, elle n’avait juste pas osé lui proposer avant. Francine partit un mercredi soir, une ambulance vint la chercher. Elle fit ses adieux aux voisins de l’immeuble qui étaient descendus inquiets ; Maxence et Danièle savaient déjà, elle avait prévenu, mais ils étaient descendus aussi. Il y eut un petit attroupement quand l’ambulance partit en clignotant dans la nuit, comme une guirlande de fêtes. Ils faisaient signe au revoir à Francine jusqu’à ce qu’elle disparaisse. 

Marie venait la voir tous les jours à treize heures, l’hôpital Victor Provo ouvrait ses portes juste à cette heure-là pour les proches des malades. Elle venait souvent avec son mari, Marc, un grand bavard gentil, qui fatiguait un peu Francine. Jean venait à dix-sept heures. Il restait une heure et repartait au travail. Il était cadre, mais personne ne comprenait vraiment en quoi. Marie lui coupait les ongles des pieds et la nettoyait de temps en temps ; Francine était pudique et n’aimait pas trop se laisser toucher par les infirmières et les infirmiers. Il n’y avait pas d’autre patient dans sa chambre. Sa fenêtre donnait vue sur les toits. Parfois elle croyait voir des gens dessus, Marie crut à des hallucinations provoquées par son traitement et en parla aux médecins. C’était en fait des ouvriers en chantier. Ils étaient sa seule distraction avant le passage de Marie et Jean, avec les pigeons et le passage furtif de quelques rares chats qui la captivaient.   

Les petits enfants vinrent chacun leur tour lui rendre visite, on comprenait que c’était bientôt la fin. C’était comme avant à l’appartement, ils parlaient peu et ne restaient pas longtemps, mais ils la regardaient avec beaucoup de douceur. « Allez filez, c’est pas gai ici, c’est toudis des vieux dans cet hôpital », qu’elle disait. Ils partaient un peu après, quand leur père arrivait, et déposaient une bise sur le front de leur mamie. Pierre vint la voir tous les jours de la semaine avant sa mort, il aurait bien voulu passer avant mais Francine lui avait interdit de bâcler ses études. Elle retrouvait leurs conversations qui lui manquaient tant, mais elles étaient interrompues sans arrêt par le passage des infirmiers et des rendez-vous médicaux. Ce n’était plus vraiment comme avant, ils ressentaient tous les deux un goût d’inachevé, cette impression qu’une page était bel et bien tournée. Le dernier dimanche avant sa mort, c’était Michel et Jean qui les avaient importunés. Avec eux à côté, c’était gênant de parler, alors Pierre partit, sans savoir que ce serait son dernier au revoir. Il était en colère, elle un peu aussi. On ne les laissait jamais discuter. 

Ce même dimanche, Marie reçut un coup de fil de l’hôpital à vingt heures, Francine était au plus mal, elle allait sûrement mourir. Elle enfila son vieux manteau et Marc conduisit, il allait bientôt pleuvoir, on n’entendait plus les oiseaux chanter. Jean les rejoignit là-bas et le médecin leur expliqua ce qu’il se passait. Leur maman ne savait plus respirer, ils lui avaient injecté beaucoup de morphine pour qu’elle puisse mourir sans douleur, et sans trop de peur. Marie et Jean entrèrent dans sa chambre pour l’accompagner. Ils lui prirent ses jolies petites mains qui n’avaient jamais vieilli à leurs yeux. Elle ne pouvait pas parler à cause du masque qu’elle portait pour respirer encore un peu. Elle pleura de fines larmes en les regardant, les leurs tombèrent au sol comme la pluie dehors qui les accompagnait, puis ce fut bon. Finies les souffrances, finie l’attente. Son dernier souffle s’envola dans les étoiles, comme le dernier grain de sable en haut d’une dune. A son enterrement ils étaient nombreux, et tout le monde pleura de fines larmes comme ses dernières, comme elle l’aurait voulu. 

 

 

Fin.

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